Miraculeux contre l'acné, le roaccutane pourrait rendre dépressif et même suicidaire

Quand on lui propose de prendre du roaccutane, Caroline (nom d'emprunt) ne se méfie pas. Elle a tenté plusieurs traitements contre son acné d’adolescente, sans résultat. "Au final, il ne restait que cela comme solution", explique-t-elle convaincue. Son dermatologue n’évoque pas les risques d’effets secondaires psychiques.

Pourtant plusieurs problèmes mentaux sont bien mentionnés comme tels sur la notice :

Nous soumettons la notice à une pharmacienne qui nous avoue que généralement, elle n’informe pas les clients sur ces effets secondaires-là. "On est très attentifs aux contrindications liées à la grossesse, mais c’est vrai qu’on n’aborde pas systématiquement les effets secondaires psychiatriques. Pourtant, à la lecture de la notice, cela ne me semble pas si rare que cela."

Caroline développera des troubles de l’humeur pendant son traitement au roaccutane. Son amie Valentine développera les mêmes symptômes. "Le médicament fonctionne très bien contre l’acné. Maintenant… oui, c’est vrai, mon humeur a changé."

La dermatologue Caroline Sornin de Leysat a observé les mêmes effets chez deux de ses jeunes patients. "Ce sont les parents qui m’ont appelée en disant qu’il avait une altération du comportement : tristesse , isolement… J’ai directement arrêté la prise de la molécule." Si les parents ont repéré ces signaux inquiétants, c’est parce que la dermatologue avait tout expliqué au moment de la prescription. "Je prescris abondamment le roaccutane. Mais jamais sans expliquer en long et en large les effets qu’il peut avoir. Même si cela prend du temps. Tout cela ne m’empêche pas de la prescrire, mais en effectuant un suivi strict."

Paranoïa

Tous les dermatologues n’ont malheureusement pas ce réflexe de l’information systématique. Ariane Roset le déplore amèrement. L’an dernier, elle a perdu son mari Francis, 57 ans. Il s’est donné la mort alors qu’il était depuis un an sous roaccutane pour traiter son acné rosacé. "C’était quelqu’un qui n’avait aucun antécédent psychiatrique. Il n’était pas fragile. Jamais, il n’aurait pensé à se suicider. On avait plein de projets. On voulait faire le GR 20 cette année en Corse."Mais au fil des mois, Francis devient paranoïaque. "Regarde ! Tous mes boutons sont revenus", s’exclame-t-il un jour sans crier gare. Pourtant il n’y en avait plus. "Il se promenait toujours avec un miroir pour regarder si ses boutons étaient là. Alors qu’auparavant, c’était quelqu’un qui se regardait dans le miroir en sortant de la douche, et c’est tout."

Ariane et Francis consulteront plusieurs dermatologues. "On a vu 4, 5 dermatologues. Jamais, aucun d’entre eux ne nous a parlé des effets secondaires dangereux de ce médicament." Ils pourront toujours se justifier en arguant que le lien de cause à effet n'a pas été démontré jusqu'ici, même si les effets ont peu à peu été intégrés au sein des notices des différents médicaments contenant de l'isotrétinoïne.

Informer, c’est primordial

Ariane Roset témoigne aujourd’hui pour que les effets secondaires soient connus de tous. Pour la dermatologue Caroline Sornin de Leysat, informer le patient est en effet primordial. "C’est vraiment à signaler avant de débuter un traitement. Ce n’est vraiment pas un bonbon, l’isotrétinoine." 

L’agence fédérale du médicament dit avoir recensé 83 nouveaux cas d’effets secondaires interpelants depuis 2008, dont une majorité d’effets psychotiques. "C’est assez peu , nous dit Ann Eeckhout, porte-parole de l’AFMPS même si chaque cas est un cas de trop." Le signalement des cas n’est toutefois obligatoire que lorsqu’il s’agit de cas sévères avec hospitalisation. Le Dr Sornin de Leysat n’a par exemple jamais signalé le cas de ses deux patients qui avaient subi un trouble de l’humeur. "Non, honnêtement je ne les ai pas rapportés. Ça, c’est un peu un problème, ce n’est pas une obligation de les signaler quand il n’y a pas eu de problème majeur. Donc les estimations de la notice sont certainement un peu biaisées, voire sous-évaluées."

"Jusqu’ici, la balance bénéfice-risques est jugée positive au niveau européen, ajoute Ann Eeckhout. Au mois de juillet 2016, le PRAC - le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance de l’Agence européenne des médicaments - a décidé de réévaluer les troubles neuropsychiatriques liés à l’isotrétinoïne." Voilà qui pourrait amener à modifier la notice des quatre spécialités à base d’isotrétinoïne.

Pourquoi ne pas décider d’une contre-indication en cas d’antécédents psychiatriques ?

"C’est assez complexe, explique Ann Eeckhout. Quand vous êtes face à un adolescent qui souffre de ses boutons, subit les remarques des copains, c’est difficile aussi de décider de ne pas traiter, car cela peut aussi créer des problèmes auprès de l’adolescent en question."

Dominique Tennstedt, dermatologue aux Cliniques universitaires Saint-Luc, insiste même: "Dans certaines circonstances, les adolescents sont dans une telle souffrance à cause de leur acné, que les traiter par isotrétinoïne a un effet bénéfique sur le plan psychologique".

Caroline Sornin de Leysat a adopté ses propres garde-fous. "Je pense qu’il faudrait être plus catégorique dans les cas de tendance suicidaire connue, trouble bipolaire et dépression avérée. Moi en tout cas, je ne les mettrai pas sous roaccutane."

 

Précision: sur nos antennes, nous avons dit que le roaccutane (commercialisé sous le nom "Accutane" aux Etats-Unis) avait été interdit aux Etats-Unis. Il s'agit plutôt d'un retrait du marché par la firme Roche qui avait dû payer des millions de dollars de dommages et intérêts à des patients américains qui l'avaient attaquée en justice suite à des effets secondaires au niveau des intestins.

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