Mères de djihadistes: manipulées de toutes parts?

Reportage RTBF en août dernier chez Véronique Loute.
Reportage RTBF en août dernier chez Véronique Loute. - © Tous droits réservés

Ce mercredi matin, la RTBF et France Inter dévoilaient que Véronique Loute, la mère du djihadiste Sammy Djedou, avait été une nouvelle fois entendue par les enquêteurs, cette fois dans le cadre des attentats de Paris. Elle était déjà inculpée d'appartenance à une organisation terroriste et de financement du terrorisme. Se pose plus que jamais la question de la responsabilité des mères de djihadistes: coupables de complicité ou victimes de manipulations (potentiellement multiples)?

Est-elle la seule mère dans ce cas? 

Véronique Loute, n'est pas la seule mère de djihadiste inculpée pour financement du terrorisme en Belgique. Mais, jusqu'ici, une seule a été condamnée (avec sa fille) pour avoir envoyé de l'argent à son fils en zone de guerre. 

Ces dernières années, plusieurs mères ont témoigné dans la presse de l'aide qu'elles ont apportée à leur enfant apprenti djihadiste. En 2016, le journaliste français David Thomson (prix Albert Londres du livre 2017 pour ses enquêtes sur les "revenants" du djihadisme) recueillait notamment le témoignage de Nadia, la mère de Yassin parti en Syrie en 2014 (prénoms d'emprunt).

Cette mère de famille, médecin et musulmane non-pratiquante, avait embarqué son mari et ses deux filles en Syrie pour retrouver Yassin. Les parents, tous les deux médecins, s'étaient ainsi retrouvés au service de l'Etat islamique à Raqqa: "J’étais obnubilée, obsédée par l’idée de revoir mon fils. Et essayer de l’extraire. Tout faire pour le ramener", avait-elle raconté à David Thomson pour le média en ligne Les Jours insistant sur le fait que les autorités françaises ne pouvaient rien pour elle, "Je suis tombée sur un truc de propagande où ils (les propagandistes de Daesh, NDLR) disaient qu’ils avaient besoin de médecins. Je me suis dit que la seule solution, c’était de faire semblant.”

"Et vous, vous auriez fait quoi?"

Safia Kessas a réalisé le documentaire "Le djihad des mères" diffusé en 2016. Elle y a suivi des mères de djihadites durant deux ans pour la RTBF. L'une d'elles était venue témoigner sur le plateau des Décodeurs fin 2015. Selon la réalisatrice, la plupart des mères ont été amenées à aider leur enfant d'une manière ou d'une autre: "Cela reste leur enfant, malgré leur départ pour la Syrie et la nébuleuse autour de leurs activités". Sont-elles coupables pour autant? "Ces affaires posent la question du "Et vous, vous auriez fait quoi?": à la place de ces mères, qu'auriez-vous fait?"

La journaliste et chroniqueuse RTBF s'interroge également sur les intentions de la justice dans ces affaires: "Peut-être veulent-ils instaurer une jurisprudence en la matière si une situation similaire devait se reproduire".

"Il y a un chantage affectif de la part de l'enfant"

Le fils de Saliha Ben Ali, Sabri, était parti en Syrie en 2013 où il est mort la même année. Depuis, sa mère écume les écoles pour sensibiliser les jeunes aux dangers de la radicalisation et a aussi publié un livre pour raconter son histoire. Saliha Ben Ali a beaucoup résisté aux demandes d'argent de son fils.

"Il faut savoir qu'il n'a survécu que trois mois là-bas, mais on a refusé [de lui envoyer de l'argent] la première fois. Puis, ça a été un tout petit peu pour la nourriture. On lui disait que c'était à eux (Daesh, NDLR) de le prendre en charge, car c'était eux qui l'avaient fait venir."

Pour Saliha Ben Ali, il y a une différence entre une pension alimentaire et des sommes comme celles versées par Véronique Loute, mais son raisonnement ne s'arrête pas là: "Je ne suis pas du tout dans le jugement, je peux comprendre le désarroi d'une maman. Comme toutes les mamans qui croyaient leur enfant, Véronique était prise dans un engrenage. C'est un chantage affectif de la part de l'enfant."

"Je la connais bien. C'est une dame dépassée qui ne vivait plus qu'à travers son fils. S'il y a eu un discours manipulateur, il a fonctionné. Je mets ma main à couper qu'elle ne connaissait pas la destination finale de l'argent", ajoute-t-elle.

"La police savait"

Aider ou ne pas aider. La décision est différente d'une mère à l'autre. Pour Safia Kessas, il faut insister sur la manipulation dont ces femmes font l'objet: "Il faut remarquer que l'on parle beaucoup de mères. Très peu de pères. Mais, surtout, je trouve qu'il y a beaucoup d'hypocrisie dans les réactions aujourd'hui aux comportements de ces femmes."

Ainsi, les mères auraient été instrumentalisées d'une part par leur enfant, mais aussi par la police : "Dans le cas de Véronique Loute, comme de tant de mères, la police devait savoir. Ces mères étaient sur écoute, on profitait de leur relation avec leur enfant. Aujourd'hui, elles essayent de vivre leur vie et de passer à autre chose."

 

Revoir ci-dessous le sujet JT du 13h:  Une mère de djihadiste suspectée d'avoir financé les attentats du 13 novembre

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