"Même si on suspendait la vaccination avec l'AstraZeneca, la campagne ne s'écroulera pas"

Le Premier ministre britannique Boris Johnson a assuré mardi que le vaccin d'AstraZeneca/Oxford contre le Covid-19 "est sûr et marche extrêmement bien", soulignant qu'il était aussi "relativement facile à distribuer" et "dispensé à prix coûtant".

Les experts de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) se penchent mardi sur la sûreté de ce vaccin. Une douzaine de pays, notamment la France, l'Allemagne et l'Italie, mais pas la Belgique, en ont suspendu par précaution l'administration à la suite du signalement d'effets secondaires "possibles", mais sans lien avéré à ce stade, comme de graves problèmes sanguins chez des personnes vaccinées (difficultés à coaguler ou formation de caillots).

Dans Matin Première, François Heureux recevait Sophie Lucas, immunologue, professeure et présidente de l'Institut de Duve à l'UCLouvain, sur la décision de la Belgique de maintenir la vaccination avec l'AstraZeneca.

Qu'est-ce que vous dites ce matin à celles et ceux qui vont se faire vacciner aujourd'hui ou qui ont un proche qui va se faire vacciner aujourd'hui avec de l'AstraZeneca ?

"Moi, je leur conseille d'aller à leur rendez-vous de vaccination et de se faire vacciner".

Il n'y a pas de risques aujourd'hui avec ce vaccin AstraZeneca ?

"Tous les éléments dont on dispose pour l'instant montrent clairement qu'il n'y a pas d'évidence scientifique suggérant qu'il y ait un risque de thromboembolie supérieur après une vaccination avec le vaccin AstraZeneca. Par rapport aux risques de la population générale ou à d'autres vaccins, pas de risque supérieur. On suggère même qu'il y ait un tout petit peu moins de thrombose chez les personnes vaccinées, ce qui est peut-être lié au fait qu'elles ne font pas l'infection par le Covid, ce qui est quand même le but recherché".

Est-ce qu'on a assez de recul aujourd'hui, assez de gens qui ont reçu ce vaccin, assez d'études sur ce sujet pour affirmer qu'il n'y a pas de risque de thrombose avec l'AstraZeneca ?

"On a plus de recul aujourd'hui qu'au terme des premières études de phase 3 qui ont mené à l'approbation de ce vaccin, notamment par l'Agence européenne du médicament. Ces études de phase 3, menées sur quelques dizaines de milliers de personnes, montraient déjà qu'il n'y avait pas de risque thromboembolique accru dans les personnes vaccinées par rapport aux personnes qui avaient reçu le placebo. Aujourd'hui, ce n'est pas des dizaines de milliers de personnes, c'est plus d'une dizaine de millions de personnes qui ont reçu ce vaccin AstraZeneca en Europe et chez lesquelles on a vu des accidents thromboemboliques à une fréquence tout à fait attendue, voire même inférieure à celle qu'on observe dans la population générale".

On a des chiffres de ces effets secondaires en Belgique précisément ?

"Je n'ai pas ces chiffres en Belgique précisément, mais l'Agence fédérale du médicament les a et les rapporte sur son site et indique qu'il n'y a pas d'incidence accrue d'événements thromboemboliques. C'est sur le site de l'Agence fédérale du médicament".

Est-ce qu'il y a plus d'effets secondaires observés avec l'administration de l'AstraZeneca qu'avec les deux autres vaccins, que sont Moderna et Pfizer, et qui utilisent, on le sait, une autre technique, la technique de l'ARN messager ?

"Vous parlez des effets secondaires au sens large, parce que des effets secondaires, ça, il faut être très honnête, il y en a, et il y en a fréquemment, quel que soit le vaccin. Ces effets secondaires sont des effets secondaires qui ne sont pas dangereux, qui correspondent à une douleur au site d'injection, parfois à un peu de fièvre, des douleurs musculaires et des maux de tête. Et il y en a des proportions tout à fait comparables entre les différents types de vaccins. Parfois, on dit que certains types de vaccins, comme les Pfizer et Moderna, donnent plus d'effets secondaires après la première dose, alors que l'AstraZeneca en donne plus après la seconde. Ou inversement, ça dépend un peu des populations, des groupes d'âge, etc".

Il n'y a donc pas un mauvais vaccin et un bon vaccin ? Pour l'instant, les études ne montrent pas de différence entre les vaccins, en tout cas au niveau des effets secondaires ?

"On mesure la qualité des vaccins à deux facteurs : d'une part leur efficacité, et d'autre part les effets secondaires. Et les vaccins que nous avons pour l'instant contre le Covid sont à la fois efficaces et sûrs, donc sans effets secondaires graves, en ce inclus le vaccin AstraZeneca".

Sophie Lucas, on vous entend nous dire qu'il n'y a aucun risque avec l'AstraZeneca, ou en tout cas que le risque n'est pas plus élevé avec l'AstraZeneca qu'avec d'autres vaccins, et que le risque de thrombose n'est pas plus élevé quand on est vacciné que dans la vie en général. Pourquoi, dès lors, certains États suspendent-ils le vaccin ? Pourquoi, dès lors, l'Agence européenne du médicament tient-elle une réunion en urgence pour se prononcer sur ce vaccin ? Qu'est-ce qui se passe ?

"La raison pour laquelle l'Agence européenne du médicament tient une réunion aujourd'hui pour examiner les cas de thromboembolies qui ont été rapportés d'abord au Danemark, puis dans deux ou trois autres pays, c'est tout à fait normal. Quand des effets secondaires potentiels sont observés, il faut bien sûr ouvrir une enquête et explorer s'il ne peut pas y avoir des circonstances particulières qui, extrêmement rares, pourraient révéler éventuellement un lien de cause à effet entre le vaccin et les effets observés. Donc, c'est tout à fait normal que l'enquête soit ouverte. Si elle ne l'était pas, ce serait un problème, sincèrement. Maintenant, l'attitude des autres pays européens est une attitude de précaution stricte, presque extrême, qui n'est pas basée sur de l'évidence scientifique. L'évidence scientifique continue à suggérer aujourd'hui encore, et c'est toujours soutenu par l'EMA et par l'OMS, qu'il y a beaucoup plus de bénéfices à se faire vacciner, y compris avec le vaccin AstraZeneca, qu'à ne pas se faire vacciner et prendre le risque de faire un Covid".

Il n'y a donc pas d'arguments scientifiques qui justifient la suspension du vaccin AstraZeneca pour l'instant ?

"Non".


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Si l'Agence européenne du médicament décide de suspendre la vaccination avec l'AstraZeneca, quel sera l'impact sur la campagne de vaccination en Belgique ? Tout s'écroule ?

"Non, tout ne s'écroule pas, et c'est quand même la bonne nouvelle. Il faut savoir qu'aujourd'hui, quand on considère environ le million de doses qui ont été administrées jusqu'à présent, je pense que 850.000 de ces doses correspondaient à des doses Pfizer, et seulement de l'ordre de 150.000 à des doses AstraZeneca. Ça, ce sont des chiffres qu'on peut trouver sur le site européen du contrôle des maladies, le CDC. On compte évidemment sur les vaccins AstraZeneca puisque, à terme, la Belgique a préacheté à peu près le même nombre de doses d'AstraZeneca que de Pfizer. Mais en même temps, les livraisons de l'AstraZeneca n'ont pas été aussi rapides et aussi soutenues que celles de Pfizer, donc, jusqu'à présent, la campagne de vaccination repose quand même en grande partie sur le vaccin Pfizer. Maintenant, un autre vaccin arrive aussi, c'est le vaccin Johnson & Johnson. Ça aura donc des conséquences. L'arrêt de la vaccination avec l'AstraZeneca, s'il est recommandé par l'EMA, aura des conséquences sur la rapidité de la campagne de vaccination, mais pas de là à la faire s'écrouler".

On peut vacciner 70% de la population belge sans le vaccin AstraZeneca ?

"Oui, si on se base sur le nombre de pré-doses qui ont été achetées. On en a préacheté plus de 22 millions, et seulement 7,5 millions sont de l'AstraZeneca. Donc, on a toujours de quoi vacciner plus d'une fois et demie notre population, même sans le vaccin AstraZeneca, et si on obtient le vaccin Johnson & Johnson et le Curevac qui suivra".

 

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