Méga perquisition antidrogue en Belgique : "J'ai vu un monde où la morale a totalement disparu"

"Quand les gendarmes jouent aux pirates pour rattraper les voleurs !" Voilà comment pourrait se résumer cette vaste opération antidrogue qui secoue tout le pays, tous les niveaux de la société. Pour en parler ce soir, CQFD recevait Frédéric Van Leeuw, procureur fédéral. Avec lui, les dessous de cette enquête longue de deux ans, en plusieurs phases.

Dans un premier temps, les experts belges ont bénéficié d’une coopération internationale pour identifier les personnes fournissant des téléphones cryptés aux milieux criminels. Ensuite, les autorités ont donc réussi à intégrer un réseau de messages cryptés de la firme Sky ECC. Ces messageries cryptées qui permettent, en principe, aux criminels d’éviter d’être localisés, écoutés ou identifiés. Pour cela, ils utilisent non seulement cette application, mais aussi un téléphone fourni par cette même firme Sky ECC. On appelle ça non pas un smartphone, mais un cryptophone.

Un service qu’il faut savoir se payer : tenez-vous bien, l’abonnement coûte entre 800 et 2.200 euros pour six mois. Ce qui a alerté les autorités, c’est que sur ces 70.000 cryptophones actifs, 6.000 communiquent, ou communiquaient, activement autour du port d’Anvers.

C’est encore pire que ce que j’ai vu dans certaines séries

C’est donc ça que la police a réussi à infiltrer : les agents étaient à la table des criminels, du moins virtuellement, en temps réel, en suivant l’échange de messages. Ils sont bien évidemment intervenus quand des personnes étaient en danger de mort.

"Il est clair qu’on ne pouvait pas moralement se permettre de laisser passer certaines choses. Les images sont pires que ce que j’ai déjà vu dans certaines séries" entame Frédéric Van Leeuw. Concrètement ? "Des règlements de compte, des tueurs à gage, des photos de victimes, des personnes qui sont envoyées d’un pays à un autre pour tuer quelqu’un, des messages qui disent que si on ne trouve pas une cible, on s’attaque à la famille. C’est une violence incroyable, un monde où la morale a totalement disparu."

Les policiers ont intercepté au total 1 milliard de messages, dont la moitié a déjà pu être décryptée à ce stade. Pour donner une idée : 3 millions de messages cryptés, écrits, enregistrements ou photos, s’échangent chaque jour entre les utilisateurs de Sky ECC.

Frédéric Van Leeuw revient aussi sur ses trois dernières semaines d’enquête et les sommes d’argent colossales sale découvertes. Regardez ses explications :

Il n’y a pas un seul réseau qui ne soit pas à un moment détectable.

Mais alors maintenant que les autorités ont réussi à percer ces cryptophones et à suivre en temps réel les échanges des criminels, cette façon de faire est-elle grillée ? "Non", selon Frédéric Van Leeuw. "Car les criminels auront toujours besoin de communiquer. Le message ici, c’est qu’il n’y a pas un seul réseau qui n’est pas détectable à un certain moment."

Et traiter des big datas, c’est une nouvelle façon de travailler pour la justice. Le bilan faisant état de 202 adresses perquisitionnées et 50 interpellations reste donc très provisoire, car les analyses continuent.

Belgique, plaque tournante du trafic de drogue

Si l’on peut parler en ces termes, 2020 a été une année record : 65 tonnes de cocaïne ont été saisies au port d’Anvers l’an dernier. C’était 62 en 2019 contre 50 en 2018. Un chiffre qui augmente donc d’année en année. Selon plusieurs experts, le port d’Anvers capitalise à lui seul 20 à 25% des importations européennes de cocaïne.

"La lutte contre le trafic de drogue devrait devenir une priorité absolue dans le monde entier", commente le procureur fédéral. "C’est en train de tout pourrir : il y a évidemment le côté catastrophique de la consommation de drogue, mais il y a aussi ces sommes d’argent extravagantes qui pourrissent des systèmes entiers et qui génèrent une extrême violence. La vie n’a plus de valeur avec cet argent."

Des structures venues de l’étranger et dont les méthodes arrivent en Belgique pour notre interlocuteur : "Je suis allé au Brésil il y a deux ans pour un accord de coopération. Le parquet général de Brasilia m’a présenté des situations de violence que je pensais inimaginables en Belgique. Force est de constater qu’en deux ans, chez nous, les attentats à la grenade et les tirs à la kalachnikov deviennent quasiment hebdomadaires."

Notre démocratie est solide, mais… 

Quand on parle de mafias, on pense souvent à la sauce italienne : la N'Drangheta, la Camorra ou Cosa Nostra. C'est oublié qu'elles existent aussi chez nous : ce sont en quelques sortes des mafias importées et elles utilisent nos ports et nos autoroutes pour développer leurs activités. Des mafias italiennes, albanaises ou encore marocaines, par exemples. De quoi parle-t-on précisément ? Eh bien de trafic de drogues, d'armes, de traite d'êtres humains, extorsion, cybercriminalité ou encore de blanchiment d'argent. Avec le risque que le système mafieux intègre l’économie réelle.

"C’est le grand défi de la lutte contre la criminalité organisée. Le trafic de cocaïne, par exemple, génère énormément de cash. Cet argent, il faut à un moment pouvoir l’investir, l’avoir d’une façon correcte sur un compte en banque pour qu’il n’attire pas l’attention. Pour ça, il y a des investissements dans l’immobilier, mais aussi dans des entreprises. Et donc, il y a un certain moment, la criminalité organisée blanchit ses capitaux dans l’économie réelle et ça pose un énorme problème quand la justice intervient. On a un jour dû fermer une entreprise, mais les gens qui y travaillaient n’étaient pas eux-mêmes des criminels, c’étaient des gens qui avaient un emploi avec un contrat de travail. L’action de la justice a mis 50 personnes au chômage. Ça, c’est l’impact."

L’autre risque, c’est la corruption. "Si à un certain moment vous corrompez les hauts étages de la société, le risque qui existe, c’est que les gens honnêtes ne sachent plus vivre autrement qu’avec la corruption. C’est le drame que l’on voit dans de nombreux pays d’Amérique Latine. Et il faut absolument tout faire pour éviter que cette corruption avance dans notre société", enchaîne Frédéric Van Leeuw.

C’est qu’on appelle un narco-État : un État où la drogue pèse si fort qu’elle vient perturber, interférer dans le fonctionnement des institutions, à tel point que l’état de droit n’est plus maintenu. Alors, y a-t-il un risque que la Belgique y arrive si on ne prend pas les choses en main ? Regardez la réponse de notre invité :

Ce Qui Fait Débat, chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h35 sur La Trois. Revoir l'émission complète ci-dessous : 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK