Médiateur interculturel, une idée prometteuse pour le dialogue entre musulmans et non-musulmans

Médiateur interculturel une idée prometteuse pour améliorer le dialogue entre musulmans et non musulmans
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Médiateur interculturel une idée prometteuse pour améliorer le dialogue entre musulmans et non musulmans - © SISKA GREMMELPREZ - BELGA

Une étude menée par une équipe de chercheurs du Centre Interdisciplinaire d'Etudes de l'Islam dans le Monde Contemporain (CISMOC) a tenté de mettre à jour les bonnes pratiques en matière de dialogue entre musulmans et non musulmans. Financée par la Fondation Roi Baudouin, l'objectif était de donner et/ou de susciter de nouvelles initiatives visant à atténuer les tensions croissantes entre ces personnes de sensibilités différentes, exacerbées par l'actualité. 

Pendant un an (en 2013, et donc avant l'affaire "Charlie Hebdo"), ces chercheurs ont parcouru la Belgique à la recherche de projets visant à améliorer ce dialogue.

Leur conclusion est qu'"il n'y a pas de bonnes pratiques, mais des idées prometteuses", explique Brigitte Maréchal, une des coauteurs de la recherche et directrice du CISMOC.

"Les idées prometteuses sont vraiment celles qui, d'une certaine manière, permettent d'accroître la confiance, permettent la connaissance de l'autre dans un sens de réciprocité ; des pratiques qui permettent également d'améliorer les manières d'être ensemble. Donc, ce ne sont pas nécessairement des grands projets dans lesquels on va investir beaucoup d'argent, beaucoup de temps, etc. Parfois, ce sont aussi simplement des attitudes de changement que l'on promeut dans la relation à l'autre. Ce sont aussi des actions qui, de manière générale, permettent d'assurer de meilleures relations dans une longue durée avec un investissement des personnes"

Pour appuyer ses propos, elle donne en exemple un animateur d'une Maison des jeunes qui, pour combattre les propos sexistes, a fait venir une équipe de foot de filles pour jouer avec ces jeunes qui disaient ne trouver personne pour jouer au foot et qui n'avaient certainement jamais envisagé le fait de pouvoir jouer avec des filles. Une façon originale de lutter contre les préjugés.

La médiation interculturelle

Parmi ces pratiques prometteuses, l'étude pointe du doigt l'existence de médiateurs interculturels. Des personnes qui, au quotidien, jouent les intermédiaires entre patients et professionnels de la santé, dans les hôpitaux, mais aussi dans les maisons médicales et les centres ONE (l'Office de la naissance et de l'Enfance) ou Kind & Gezin (équivalent flamand de l'ONE). 

Une initiative proposée par le Fédéral en 1989 par le Commissaire royal à la politique des Immigrés, Paula D'Hondt (CVP) qui, à l'époque déjà, avait plaidé pour une intégration maximale des enfants de migrants

Si la Flandre a saisi directement cette opportunité, il a fallu attendre 1992 pour que cette pratique voie le jour à Bruxelles et un peu plus encore pour que la Wallonie suive le mouvement (1999), mais uniquement dans les hôpitaux. Ce qui est sans doute lié "à la sensibilité sur la question de la langue", une préoccupation historique en Flandre, selon Brigitte Maréchal. 

Plus qu'un rôle d’interprète

"Par le passé le rôle de ces médiateurs interculturels paraissait surtout être axé sur la langue (le fait de pouvoir communiquer au patient les règles, le pronostic, etc.)", mais sur le terrain leur rôle est beaucoup plus complexe que cela, précise la directrice du CISMOC.

C'est en tout cas ce que confirme Hamida Chikhi qui travaille comme médiatrice interculturelle au Vzw Foyer depuis 1992 à Bruxelles, l'association en regroupe douze au total. 

Pour comprendre, elle donne en exemple une famille qui ne voulait pas que le médecin informe le malade de son état, ce qui est pourtant une obligation pour le médecin dans le droit belge. "Dans leur culture, dire au malade qu'il souffre d'un cancer s'assimilait à une condamnation à mort. Pour le protéger, histoire qu'il garde espoir et continue à vouloir vivre, la famille voulait le priver de cette information". Au final, la médiation a permis de donner un délai à la famille et d'autres mots ont été choisis pour expliquer la situation au malade. 

Autre exemple : "Une infirmière nous téléphone et nous explique qu'ils ont un patient qui est très très agressif", explique-t-elle, "et nous demande d'envoyer quelqu'un parce qu'il ne veut pas respecter les règles de l'hôpital et en plus, il n'aime pas les femmes, dit-elle. Arrivée sur place, la médiatrice va parler avec l'infirmière et le patient. Le patient estime que l'infirmière est raciste car elle ne veut rien faire pour lui, même pas lui donner un verre d'eau. L'infirmière lui explique qu'il lui 'ordonne' de lui donner un verre d'eau. En réalité, il s'agissait d'un problème de langue. Comme il ne parlait pas dans sa langue maternelle, il n'utilisait pas les bons mots, ce qui était mal vécu par l'infirmière. Les deux se sont finalement excusés et le problème était résolu".

Le dialogue au sens large

Mais le rôle du médiateur interculturel est encore plus large que celui d'améliorer un dialogue entre musulmans et non musulmans, insiste Hamida Chikhi. Au sein du Vzw Foyer, treize langues différentes sont prises en charge : l'albanais, l'anglais, l'arabe classique, le berbère du nord, le cantonais, le hindi, le mandarin, le russe, le punjabi, le romani, le roumain, le turc, le serbo-croate et l'urdu.

Au fond, dit-elle, il s'agit de pouvoir régler des problèmes d'incompréhension causés par les différences culturelles au sens large. Et de donner en exemple le cas d'une famille de Roms qui ont pour habitude de laisser leurs enfants se marier très jeunes, à l'adolescence. Ce qui, dans la culture belge, pourrait être interprété comme de la maltraitance. "La médiation a permis d'expliquer aux responsables de la santé que ce n'était pas le cas".   

Il y a une conscience que les relations ne vont pas de soi

​Depuis l'affaire "Charlie Hebdo", les tensions se sont multipliées. Hamida Chikhi l'a vraiment constaté sur le terrain, "j'ai vu l’évolution" :  "Les gens sont beaucoup plus réticents, des deux côtés, beaucoup plus intolérants, que ce soit le personnel ou le patient. Le fait qu'ils soient des musulmans, ils se sentent aussi visés et du coup, réticents. Ils n'arrivent pas à communiquer car pour les professionnels ce sont tous des musulmans et ce sont tous des radicaux".

Dans le contexte actuel, le médiateur interculturel a donc d'autant plus un rôle important à jouer.  

Ce constat, la directrice du CISMOC le partage même si elle affirme avoir "été surprise de voir finalement l'ampleur de la prise de conscience des personnes sur le terrain, dans l'ensemble de la société civile".

"Il y a une conscience que les relations ne vont pas de soi", explique Brigitte Maréchal, "mais qu'en plus, il y a une forme d'accroissement des tensions qui existe et qui fait qu'il y a une prise de conscience que les individus doivent agir, qu'il ne suffit plus d'attendre que simplement la coexistence va arranger les choses".

Au petit bonheur la chance

Le problème du médiateur interculturel aujourd'hui est qu'il n'existe pas vraiment de réelle formation liée à cette diversité culturelle (les formations actuelles ne sont pas adaptées). A cela s'ajoute un manque de reconnaissance avec parfois même un manque de considération total, estime Brigitte Maréchal.

"Parfois ces médiateurs interculturels se retrouvent même pris à partie parce que, dans le fond, ils font partie de la même culture, alors on estime que...Mais non ! En fait, eux doivent pouvoir aussi prendre de la distance, pouvoir expliciter. Et donc, ce n'est pas toujours évident pour eux. Par contre, on se rend compte que ceux qui ont fait des formations, ceux qui pratiquent depuis longtemps (la connaissance ne suffit pas, il faut vraiment avoir une pratique longue qui permet vraiment d'avoir des outils et ficelles), sont des atouts supplémentaires qui permettent d'aider à cette profession". Et d'ajouter : "Au final, c'est au petit bonheur la chance". 

D'où l'intérêt de cette étude du CISMOC qui permet aux personnes souhaitant contribuer à un meilleur dialogue "de se réapproprier le mieux possible un certains nombres d'idées, d'attitudes, de projets"

L'étude devrait être disponible gratuitement sur le site de la Fondation Roi Baudouin dès la mi-novembre. Une copie peut être également commandée via la Fondation. 

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