Médecine légale: l'ULiège va attaquer l'État belge, 1 million d'euros toujours impayés

Le SPF Justice a près d’un million d’euros de retard de paiements envers l’Institut médico-légal de l’Université de Liège. Des années de factures impayées pour des autopsies, des analyses d’échantillons de salive, de sang ou encore de sperme dans le cadre d’instructions judiciaires. L’ULiège, qui finance l’Institut de médecine légale, est dans une situation intenable. Dans les prochains jours, elle va entamer une procédure pour récupération de créances à l’encontre de l’Etat.

« Nous avons exploité toutes les voies de conciliation, nous avons envoyé des rappels de paiements, mais aujourd’hui, nous avons toujours de très gros impayés – 1 million d’euros – et nous ne pouvons plus continuer à subsidier la Justice belge, explique Anne Girin, directrice financière de l’Université de Liège. Il n’y a pas de contestation. Il s’agit d’expertises qui ont été demandées par les parquets et qui ont été dûment réalisées. Nous avons donc mandaté un avocat qui va assigner en justice l’Etat en paiement de sa dette. »

Le laboratoire d’analyses criminalistiques d’ADN de Liège a bien failli mettre la clé sous le paillasson. Pour survivre, il a fallu comprimer les coûts, licencier une partie du personnel. En plus des retards de paiements, le SPF Justice a diminué par deux les remboursements des analyses.

Le blues des médecins légistes

Au-delà de ce litige, c’est la toute la médecine légale qui est en danger aujourd’hui. Le professeur Philippe Boxho nous fait visiter l’Institut de médecine légale. Il nous emmène au rez-de-chaussée, dans un bâtiment à part de l’Université de Liège où il enseigne par ailleurs. Là se trouve la salle des autopsies.

« Hier, j’ai autopsié le corps d’une femme, tuée à coups de couteau par son compagnon. J’ai pu identifier le coup mortel, qui a touché une artère vitale derrière l’abdomen… », confie-t-il.

Le professeur Boxho parle peu de ses expertises, par pudeur et respect pour les morts. Pourtant, en 30 ans, il en a vu des choses. Mais il précise : « Attention, la réalité est bien loin de la série 'Les Experts'. Parce que, en Belgique, la médecine légale est le parent pauvre de la médecine. En 2000, il y avait 42 médecins légistes pour la Belgique. En 2015, ils n’étaient plus que 21 ».

« La raison principale ? La profession paie mal. Les tarifs imposés par la SPF Justice sont très peu élevés : 76,73 euros bruts pour une descente sur un décès suspect ; 469, 36 bruts pour une autopsie, soit des heures de travail sans compter la rédaction du rapport. Pas très attractif comparé à la chirurgie ou à d’autres spécialisations de la médecine », regrette-t-il.

Mais pour le docteur Frédédic Bombled, expert médico-légal au procès Nemmouche, « il ne faut pas tout mettre sur l’aspect financier. Le manque d’attractivité de la profession est multifactoriel ».

Première évidence, les horaires sont peu compatibles avec la vie de famille. Quand on est de garde, on peut être appelé à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, 24 heures sur 24 pendant toute la semaine. Ensuite, les situations auxquelles sont confrontés les médecins légistes ne conviennent pas à tous les professionnels. Les stagiaires se rendent vite compte s’ils vont supporter ou pas ce contact avec la mort dans tous ses états.

« Il faut mieux faire connaître la spécialisation, commente Fréderic Bombled. Elle n’existe que depuis 2002. Auparavant, il n’y avait pas de reconnaissance. C’est vrai que nous sommes un peu découragés. Le SPF Justice paie avec beaucoup de retard. Les barèmes sont très bas. On ne peut pas en vivre. Maintenant, à Bruxelles, cela va un peu mieux. Avant on était payés avec un an de retard. Aujourd’hui c’est trois à six mois. »

Une expertise menacée

Comment former les futurs experts en criminalistique ? Pour Anne Girin, c’est un vrai problème. « A Liège, nous sommes le dernier laboratoire d’analyses criminelles d’ADN de Wallonie. Les deux autres ont fait faillite. Si ça continue comme ça, l’Etat va sous-traiter avec des laboratoires français ou allemands, beaucoup plus grands, donc plus rentables, et moins chers. Du coup, c’est l’expertise belge qui risque de disparaître. »

Sans compter que faute de moyens, les laboratoires auront du retard sur l’expertise internationale. La nouvelle génération de séquenceurs d’ADN est en train d’arriver et cela demande de gros investissements.

« Il ne faut pas faire ce métier pour l’argent, confirme le docteur Jessica Vanhaebost, médecin légiste à Bruxelles. Pour moi, c’est une passion, nous confie la jeune femme, tout en expertisant le corps fraîchement décédé d’un homme de 60 ans. Cette fois, pas de procédure judiciaire. La mort n’est pas suspecte. C’est plus que probablement un décès naturel, d’origine cardio-vasculaire. »

Le Dr Vanhaebost a de la chance, elle est employée par les Cliniques universitaires Saint-Luc. Mais elle ne fait pas que le métier de médecin légiste. Impossible d’en vivre. Elle fait aussi des expertises médicales, comme lors des litiges entre assurances et victimes d’accidents du travail.

« Tant que je pourrai faire ce métier, je continuerai, mais ce n’est pas tous les jours facile. Pour tout l’arrondissement judiciaire de Bruxelles, on est quatre médecins légistes. C’est tout juste. Il en faudrait plus. Mais le problème, c’est le manque de moyens », conclut-elle.

Archives: Journal télévisé 02/01/2018

La médecine légale est-elle le pauvre parent pauvre de la médecine ? Pour le professeur Boxho, la réponse est assurément oui  

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