Méconnaissance, stéréotypes et préjugés dans le milieu médical : le danger pour la santé des lesbiennes

Dans les cabinets médicaux comme ailleurs, les femmes homosexuelles sont confrontées aux préjugés, aux stéréotypes et à la lesbophobie. La plateforme Go To Gynéco ! a lancé un appel à témoignages. Les réponses sont édifiantes.

Mon gynéco m’a demandé si j’avais des relations sexuelles. Je lui ai répondu : ‘oui, avec des filles. Il m’a dit que je n’avais donc pas de relations sexuelles.”

Mon gynéco m’a dit qu’il n’y avait pas de risques de maladies sexuellement transmissibles dans des relations lesbiennes. Il a ajouté : ‘c’est une phase, ça te passera.’” 

Je me fais passer pour une hétéro pour ne plus me faire humilier à cause de mon orientation sexuelle.”

Je me fais passer pour une hétéro pour ne plus me faire humilier à cause de mon orientation sexuelle.

Lucie Nokin s’occupe de récolter ces témoignages pour la plateforme, elle est étonnée du nombre de messages qu’elle a reçus : "Ça me choque. Au-delà de la lesbophobie, on voit qu’il y a un réel manque d’information. Il arrive que des médecins refusent de faire des dépistages IST (Infections Sexuellement Transmissibles) sous prétexte qu’il n’y a pas de risque pour les lesbiennes, or c’est faux. C’est du refus de soin !

IST : les lesbiennes sont trois fois plus exposées mais beaucoup de médecins l'ignorent

Au sein d’un cabinet médical, les préjugés peuvent en effet avoir de graves conséquences. Les FSF (femmes ayant des relations sexuelles avec des femmes) ont en fait trois fois plus de risque de contracter une IST que les hétérosexuelles, notamment parce qu’elles ont une activité sexuelle plus précoce, des pratiques plus diversifiées et un nombre de partenaires plus élevé, mais aussi parce qu’elles consultent moins, se font moins dépister.

Comment se fait-il que des médecins puissent l’ignorer ? Il y a d’abord, dans l’inconscient collectif, l’idée qu’une relation sexuelle implique une pénétration, un pénis. “Et que donc, s’il n’y a pas pénétration, il n’y a pas de relation sexuelle, et donc pas de risque”, explique Alessandra Moonens, généraliste au sein d’un planning familial.

J'ai dit à des lesbiennes qu'elle n'avait pas besoin de frottis, je m'en veux encore.

Elle-même a fait des erreurs, en début de carrière : “En consultation gynéco au planning, j’ai dit à des lesbiennes qu’elles n’avaient pas besoin de faire le frottis de dépistage pour le cancer du col de l’utérus parce que, dans ma formation, j’avais compris que le papillomavirus ne se transmettait que dans les rapports hétéros. C’est dire à quel point c’était hétérocentré ! Je m’en veux encore. Je me dis que j’ai foiré mais en fait c’est l’université qui a foiré !” 

Un problème de formation

Car il y a bien un problème de formation. A travers l’initiative Go To Gynéco !, les associations O’YES et Tels Quels tentent d’y remédier, en dispensant des formations à des généralistes, des gynécologues et des psychologues. Depuis un an, elles proposent aussi un module aux assistants en médecine générale de l’UCLouvain. C’est un cours à option de 3h (+ 3h sur la santé des gays et 3h sur celle des trans).

Le cours se donne en ligne pour le moment. Ce jour-là, ils sont une petite vingtaine devant leur écran. Sophie Peloux, coordinatrice du pôle pédagogique de O’YES, part des clichés relatifs aux lesbiennes, elle explique aussi les notions d’hétérocentrisme (façon de penser qui consiste à estimer que l’hétérosexualité est la norme) ou d’homophobie intériorisée (fait pour une personne homosexuelle ou bisexuelle de rejeter sa propre homosexualité ou bisexualité). Enfin, elle aborde la santé des femmes lesbiennes et bisexuelles, et l’impact de la lesbophobie et des préjugés dans le milieu médical.

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Capture d’écran de la formation de Go to gynéco. Nuages de mots formés à partir de la question : "Quels mots vous viennent à l’esprit quand on vous dit lesbienne ?". C’est le point de départ pour passer en revue les clichés qui peuvent exister. © Tous droits réservés

Une des étudiantes, Mathilde, explique qu’elle est contente de pouvoir assister à ce cours : “Je me suis déjà sentie très démunie en consultation. Je trouve dommage que ce soit un cours à option. Ce serait intéressant d’avoir ne fût-ce que les informations sur les IST et le dépistage dans la formation commune. On était plein à ne pas connaître le carré de latex (un des moyens de protection contre les IST mentionné par Sophie Peloux) alors que c’est quelque chose de médical et qu’on devrait pouvoir le proposer.”

Une source de plaisanterie

Pauline se demande s’il n’y a pas un problème générationnel : “Je sais que je fais une grosse généralité mais parmi les médecins plus âgés, il y en a plein qui sont mal à l’aise avec ça, qui ne s’y connaissent pas et pour qui c’est plutôt une source de plaisanterie.” Une autre étudiante précise qu’elle a déjà entendu des propos homophobes dans la bouche d’un collègue étudiant, que ce n’est pas qu’une question de génération.

Il y a donc clairement un manque de connaissance, à la fois chez les jeunes médecins et chez leurs aînés. La prise en compte, par les psychologues ou les médecins, de l’orientation sexuelle de leur patiente est pourtant primordiale pour pouvoir assurer une prise en charge globale de qualité.

Des risques accrus en termes d'addictions, de tentatives de suicide, de dépression

Au niveau de la santé sexuelle, on l’a compris, la prise en compte des pratiques sexuelles d’une patiente permet, entre autres, de mieux dépister les IST, et de mieux la sensibiliser. Mais les lesbiennes ont aussi d’autres spécificités de santé, dont les professionnels doivent être conscients.

Parmi les populations discriminées, explique le docteur Moonens, que ce soit les personnes homosexuelles ou racisées, il y a des niveaux de stress et d’anxiété plus élevés, dû à l’homophobie, à la lesbophobie, au racisme. Et du coup, un risque accru en termes d’addiction (alcool, drogue ou tabac, avec les risques sanitaires qui en découlent), de tentatives de suicide, de dépression, …

Il y a aussi un surplus de stress dû à l’anticipation des discriminations.

Ce qu’on sait moins c’est qu’en plus du stress induit par les discriminations, il y a aussi un surplus de stress dû à l’anticipation des discriminations”, complète Myriam Monheim, psychologue au centre de planning familial bruxellois Plan F. Spécialiste – entre autres – des questions LGBTQIA +, elle donne aussi des formations sur ces thèmes dans des centres de planning et des maisons médicales. “C’est le fait de toujours se dire ‘si je dis ça, qu’est-ce qu’il va se passer ?’ C’est épuisant et ça crée aussi une fragilité psychique.” Contrairement à ce que les gens pensent, le coming out ne se fait pas une fois pour toutes dans la vie. Il se fait, ou pas, à chaque nouvelle rencontre, dont celles avec le corps médical.

Systématiquement renvoyées à une norme hétéro

Poser la question de l’orientation et des pratiques sexuelles, se montrer ouvert sur la question, utiliser un langage inclusif permet aussi d’éviter que les patientes ne sortent des parcours de soins, qu’elles ne consultent plus par peur d’être mal reçues, renvoyées systématiquement à une norme hétéro (comme c’est le cas avec la proposition presque systématique d’une contraception dont elles n’ont pas besoin).

Si elles ne consultent plus, on va passer à côté de tout ce qui est prévention primaire et secondaire de médecine générale : on va moins facilement dépister un diabète, une hypertension…”, déplore Alessandra Moonens.

Les lesbiennes consultent moins

Or, les lesbiennes ont déjà tendance à moins consulter pour d’autres raisons. Elles pensent elles-mêmes qu’elles ne sont pas à risque, au niveau des IST. A la fois parce qu’elles peuvent elles-mêmes avoir intégré l’idée que les relations sexuelles entre femmes “ce n’est pas vraiment du sexe”, mais aussi parce qu’elles sont peu sensibilisées sur la question.

Les femmes homosexuelles sont très peu présentes dans les campagnes de sensibilisation sur ces thèmes, explique la psychologue Myriam Monheim. C’est une conséquence du VIH : tout l’accent a été mis sur le public gay. C’était nécessaire mais ça a complètement invisibilisé les enjeux spécifiques en matière de santé sexuelle chez les chez les FSF.”

Les femmes homosexuelles sont très peu présentes dans les campagnes de sensibilisation. C’est une conséquence du VIH : tout l’accent a été mis sur le public gay.

Les formations de Go to gynéco ou celles données par Myriam Monheim invitent donc le personnel de santé à sortir de la présomption d’hétérosexualité, notamment en adoptant un langage plus inclusif.

En attendant que ces bonnes pratiques se répandent, la plateforme Go To Gynéco a créé une base de données reprenant les généralistes, gynécologues et psychologues "lesbo friendly", recommandés par les femmes homosexuelles elles-mêmes. "Le jour où il ne faudra plus l'avoir, ce sera génial, réagit Myriam Monheim, mais on doit encore passer par là."

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