Martial Bodo, tabacologue: "Pourquoi voit-on la cigarette dans 70% des films alors que 23% de public fume?"

"J'ai beaucoup de patients qui me disent "alors que je n'y pensais pas, je regardais un film et puis paf, voilà qu'il y a quelqu'un qui commence à fumer une cigarette. Ça a suscité chez moi l'envie de fumer", explique Martial Bodo, tabacologue.
"J'ai beaucoup de patients qui me disent "alors que je n'y pensais pas, je regardais un film et puis paf, voilà qu'il y a quelqu'un qui commence à fumer une cigarette. Ça a suscité chez moi l'envie de fumer", explique Martial Bodo, tabacologue. - © Tous droits réservés

Faut-il envisager d'interdire ou de limiter l'usage de la cigarette dans les films produits en France? C'est la question qui a agité le débat politique français pendant quelques jours. Finalement, la ministre de la Santé a fait marche arrière: l'idée est retirée, ou plus précisément, le débat est renvoyé à plus tard. Martial Bodo, tabacologue à l'Institut Jules Bordet à Bruxelles, était interrogé à ce sujet ce mercredi dans Jour Première.

Est-ce que, pour vous, bannir la cigarette des films est une bonne idée?

"En tout cas, surtout ne pas la banaliser et, quelque part, la mettre en représentation dans des angles qui sont plutôt stimulants et tout à fait inadéquats. J'ai un exemple qui me vient l'esprit: le film qui a marché du tonnerre, "Intouchables". Ce film fait, quelque part, quand même la promotion de l'enfumage, et pas des moindres, puisque c'est même au travers du cannabis qu'il incite vraiment très clairement François Cluzet à être fun, à se relâcher, à se déstresser, à faire la fête. Il ne savait pas danser, François Cluzet, de par les conditions, mais il l'incite à fumer et dans le film ça marche".

Ça fait partie du personnage ça...

"Oui, mais c'est un personnage sur lequel le public peut s'identifier. C'est un peu ça le principe d'un film. Pour que ça marche, il faut que le spectateur puisse se projeter, ou sinon, s'il reste trop distant, ça ne fonctionne pas. Alors évidemment, quand on a un certain recul dans l'analyse de l'image et qu'on se dit "oui, c'est du cinéma", il n'y a pas de soucis. Mais le cinéma est aussi mis à disposition des jeunes qui sont très malléables à ce niveau-là. À titre d'exemple, on le voit très clairement, plus des parents fument, plus les enfants fumeront. Plus des modèles de représentation, d'identification, de référence fument, plus celui qui ne fume pas encore sera susceptible de fumer".

Mais qu'est-ce que vous répondez aux arguments des cinéastes français, par exemple, qui ont très vite réagi en disant "oui, mais alors on peut interdire les excès de vitesse, les meurtres dans les films"?

"Jusqu'à preuve du contraire, dans des films bien particuliers, on va voir ça pour ça. Je ne sais pas moi, les films très trash, on sait qu'on y va pour ça. Mais insidieusement, quand moi je vais voir un film, une comédie française, et qu'on glisse à x reprises le fait de fumer, moi je n'ai pas payé un ticket pour voir des gens fumer tout au long d'un film. Si je vais voir un film d'horreur, un film gore avec du sang, je paye pour ça et j'en attends dans la même proportion. Donc c'est plus le côté insidieux. Moi j'invite les scénaristes, les cinéastes à faire preuve d'imagination. Je ne dis pas qu'il faut évacuer la cigarette de l'image, mais il faut…"

Qu'est-ce qu'il faut faire alors si ce n'est pas interdire?

"Vous savez que dans la vie de tous les jours, la cigarette, heureusement, s'éteint tout doucement. 23% de public fume, alors pourquoi est-ce que dans 70% des films on y voit la cigarette, alors que dans la norme actuelle aujourd'hui, a priori, le tabagisme s'éteint? Et là, il y a une sorte de relance à contre-courant. En fait, on est plus dans une évolution régressive qu'évolutive".

On peut se dire aussi que dans les 70% de films où on voit du tabagisme, il y a peut-être moins de 23% de l'ensemble des personnages qui fument, pour reprendre votre proportion.

"On va aller les revoir et faire le comptage. Ce que je veux juste dire, c'est qu'il y a des astuces aussi où on peut ne pas… Vous savez, normalement, la loi indique qu'on ne doit pas faire la propagande, la promotion du fait de fumer. La publicité directe ou indirecte est tout à fait interdite".

Ça veut dire qu'il faut interdire l'alcool aussi, par exemple, la consommation d'alcool ou de drogue dans les films?

"Les alcooliques disent qu'il y a une trop forte banalisation du fait de boire de l'alcool et que ça ne les aide pas à arrêter de boire parce que c'est presque anormal de ne pas prendre un verre. On parlait tantôt de la cigarette au cinéma, vous savez moi j'ai beaucoup de patients qui me disent 'Alors que je n'y pensais pas, je regardais un film et puis paf, voilà qu'il y a quelqu'un qui commence à fumer une cigarette. Ça a suscité chez moi l'envie de fumer'. Et ils doivent donc refréner à ce moment-là cette envie parce qu'il s'agit de réflexes conditionnés. Moi, les patients qui n'ont pas encore arrêté de fumer me disent très clairement 'Dans un mimétisme, en effet miroir, je vois quelqu'un qui fume, eh bien j'en allume une dans la même lignée'".

Est-ce qu'il y a des chiffres, des études qui montrent un lien entre consommation de tabac et cigarettes au cinéma?

"Pas cigarettes au cinéma, mais je vous l'ai dit, il y a de multiples études qui montrent qu'il y a clairement un lien entre la représentation de la cigarette… Et c'est tout le principe de la publicité par ailleurs. Vous savez, les cigarettiers ce n'est pas par hasard qu'ils essayent d'accrocher les potentiels consommateurs sur des paquets de cigarettes en mettant des designs et des slogans".

Mais ce que vous nous dites, c'est qu'il y a une espèce d'accord, ou en tout cas un lobby, entre l'industrie du tabac et l'industrie du cinéma pour placer le produit?

"Vous savez, ce n'est plus un secret d'État, mais Stallone nous a révélé il y a quelques années qu'au temps des Rambo, il avait été financé par les cigarettiers pour glisser automatiquement des cigarettes dans les films. Aux États-Unis, ça a fait un foin pas possible, justement ce lobbying qui est hyper puissant et qui veut insidieusement laisser encore banaliser, normaliser cette cigarette qui fait partie d'un onzième doigt de la main de l'acteur".

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