Mariages forcés et violences intrafamiliales : un phénomène masqué

L’actualité a tristement remis le phénomène sur le devant de la scène il y a quelques jours. Une jeune femme de 28 ans a été retrouvée sans vie dans un appartement du centre de Liège. Le parquet de Liège en charge de l’enquête suspecte son frère d’être à l’origine du meurtre et privilégie la piste du crime intrafamilial. La jeune fille aurait été tuée en raison de son mode de vie "trop à l’occidentale". Un crime intrafamilial qui révèle une problématique bien plus large ; celle des violences intrafamiliales et parmi elles, les mariages forcés.

C’est une époque de sa vie que Fatiha Saidi a aujourd’hui laissée derrière elle. A 18 ans, ses parents décident qu’elle est en âge de se marier. Ils lui ont déjà choisi un futur époux. Un homme que Fatiha n’a jamais rencontré. "C’est à l’âge de presque 18 ans où mes parents m’annoncent que je vais me marier parce que j’ai l’âge de me marier. Je ne peux plus aller à l’école. On me promet que je pourrai retourner à l’école après ce mariage forcé mais au final ce retour sur les bancs de l’école n’aura jamais lieu. C’est ça aussi cette mécanique insidieuse qui se met en route avec les mariages forcés".

Car pour Fatiha, ce mariage forcé n’est pas le fruit du hasard. C’est le résultat d’un long processus. "Il y a toute une série de choses par lesquelles on essaye de vous faire dire "oui". Ça peut être une fausse promesse. C’est ce beau mariage où on va être le temps de quelques jours une véritable princesse". Depuis des mois, ses parents mais aussi la famille élargie et même le voisinage la pousse à accepter ce mariage dont elle ne veut pas.

"Ce n’est pas uniquement une pression des parents. C’est d’abord une société patriarcale qui malheureusement, comme dans de nombreuses sociétés qui existent, établit des règles auxquelles les femmes doivent obéir. Et là, l’assignation c’est "tu es une femme, tu dois te marier et tu dois avoir des enfants". Qui participe ? Tout le monde y participe. La société entière y participe. Déjà de manière générale, on admet que ces mariages se fassent de cette façon-là. Parce que c’est toujours comme ça qu’ils se sont déroulés. Et vous avez surtout les femmes qui viennent vous expliquer le rôle d’une femme. Celui d’être maman et d’être une épouse. Il y a donc toutes ces pressions qui s’opèrent et si vous voulez vous échapper, vous n’êtes pas "normale".

Deux phénomènes liés

En Belgique, les mariages forcés et violences intrafamiliales sont entrées dans le Code pénal en 2007. La même année, le procès autour du meurtre de la jeune pakistanaise Sadia Seikh faisait grand bruit. Ses parents ainsi que sa sœur et son frère avaient été condamnés pour assassinat à plusieurs années de prison. La jeune fille avait refusé un mariage avec un homme choisi par ses parents. Un procès qui avait d’ailleurs dû être plaidé à plusieurs reprises suite à une décision de la Cour de cassation.

Depuis, la justice a défini les mariages forcés et ce type de violences intrafamiliales comme suit.

  • Le mariage forcé est l’union de deux personnes dont l’une au moins n’a pas donné son libre et plein consentement au mariage. Il s’agit donc de mariages contractés sous la contrainte physique et morale.
  • Le terme "violence liée à l’honneur" renvoie à un continuum de formes de violences où la prévention ou la réparation d’une atteinte à l’honneur sexuel et familial – dont le monde extérieur est au courant ou risque de le savoir- constitue le motif principal. Il peut s’agir de l’honneur d’un individu, de la famille ou de la communauté. La violence peut émaner ou être soutenue par plusieurs personnes et être tournée vers plusieurs victimes.

Deux phénomènes distincts donc mais qui peuvent parfois se rejoindre. C’est en tout cas ce que constate Michelle Waelput, directrice de l’asbl "Violences et mariages forcés". Depuis 2015, elle vient en aide à des jeunes femmes et jeunes hommes (même si cela est plus rare) victimes de ce type de faits. "Tout est lié. Les violences liées à l’honneur se perpétuent progressivement dès que la jeune fille commence à grandir. Elle ne peut pas aller à la piscine, elle ne peut pas parler aux garçons, elle ne peut pas avoir de petits amis. Tout concourt pour arriver à un mariage arrangé et si elle n’en veut pas ; cela devient un mariage forcé. Et puis, si elle se révolte encore, il y a une gradation dans les violences qui peut mener dans certains cas au crime d’honneur".


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La pointe de l’iceberg

Depuis 2007 donc, la justice tente de s’attaquer à ces phénomènes. Une circulaire a été mise en place. Des magistrats de référence ont été désignés et formés dans chaque Ministère Public du pays. Des policiers ont aussi été formés et des référents ont été désignés par arrondissements judiciaires. De plus, la circulaire interdit le non-lieu dans ce type d’affaire. Chaque dossier doit déboucher sur une réponse de la part des autorités judiciaires. Mais cela, c’est à condition que des dossiers soient ouverts et c’est justement là que le bât blesse.

A en croire les chiffres recueillis dans les parquets par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, les chiffres sont très bas. A peine 300 cas de violences liées à l’honneur entre 2016 et 2019. Et pour les mariages forcés, à peine 110 cas sur la même période. Des chiffres à relativiser car à en croire les données reprises dans les parquets, 53 des 110 cas de mariages forcés se situeraient sur le territoire de l’arrondissement Mons-Tournai. Or, le parquet de Mons dément et nuance ces chiffres en indiquant "qu’ils incluent également les mariages blancs". Selon Damien Verheyen, le porte-parole du parquet de Mons, le nombre de dossiers pour mariages forcés et violences intrafamiliales "se comptent sur les doigts d’une main".

Un faible nombre de dossiers qui s’explique par la pression exercée sur les victimes. "Il y a, d’une part, très très peu de victimes qui portent plainte. Et d’autre part, à supposer qu’on arrive à identifier matériellement un comportement problématique, encore faut-il démontrer qu’il s’inscrit bien dans le cadre de ces violences liées à l’honneur".

Selon Michelle Waelput, le faible nombre de plainte s’explique par le fait que les victimes ont peur de faire appel à la justice. "C’est une angoisse au jour le jour. Elles ont souvent des menaces. On compte les pas de la jeune fille, on la fait suivre par les frères ou les cousins et donc elles se sentent progressivement différentes des autres. Or, elles vont à l’école avec des filles qui ont parfois une liberté très importante et donc elles sont entre deux mondes. Le monde très traditionnel de la famille et le monde d’aujourd’hui et elles se disent qu’elles n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre. Les filles qui se rebellent c’est vraiment la pointe de l’iceberg. Les autres se taisent parce qu’elles ont peur de ne pas obéir à leurs parents."

L’influence du confinement

Depuis la création de son asbl, Michelle Waelput dénombre en moyenne dix cas de mariage forcé. L’année dernière, les conséquences du coronavirus se sont fait sentir sur les chiffres. Il semblerait que le confinement ait exacerbé des tensions déjà présentes dans certaines familles. "A la première vague du confinement, on a eu quasi-personne. On a eu un seul cas. Maintenant, depuis la deuxième vague, nous en avons déjà huit. Donc il y a un boom. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées. Notamment le fait que lors de ce deuxième confinement, les frontières sont ouvertes contrairement au premier confinement. Et puis aussi, le confinement c’est aussi vivre ensemble et peut-être que ça a exacerbé des violences".

Une pression paralysante

Fatiha Saidi, elle, se souvient très bien du jour où ses parents lui ont appris qu’elle allait se marier avec un inconnu. "On est paralysé. C’est l’anéantissement total. En l’espace de quelques secondes, je comprenais que je devais faire le deuil de toute ma vie. De toute ma vie à venir, de toute ma vie future, de tout ce que je voulais. Et ça, c’est vraiment la pire des choses qui puissent arriver à un jeune. C’est aussi cette incertitude. Je vais où ? Avec qui ? Comment ça va se passer ? Qui est-il ? Ce sont toutes ces questions qui se sont abattues sur moi".

Les femmes sont depuis leurs plus jeunes âges conditionnées, éduquées pour faire en sorte qu’elles obéissent à des normes et pour faire en sorte aussi qu’elles perpétuent ces traditions.

Fatiha Saidi raconte aussi une pression venant des femmes de son entourage. "Les femmes sont depuis leurs plus jeunes âges conditionnées, éduquées pour faire en sorte qu’elles obéissent à des normes et pour faire en sorte aussi qu’elles perpétuent ces traditions", explique-t-elle. D’origine marocaine, Fatiha Saidi distingue très clairement les traditions liées à une société patriarcale de la religion de ses parents : l’islam. "Ce sont des traditions qui ne reposent nullement sur des prescrits religieux. La religion musulmane n’impose pas les mariages forcés, loin de là. Ce sont des traditions qui sont culturelles et sociétales". Plus encore, selon elle, l’argument religieux est parfois utilisé pour faire pression sur les victimes. "Utiliser parfois l’argument fallacieux de la religion sert uniquement à persuader et à culpabiliser un jeune. C’est très dur de dire à un jeune : "si tu ne réponds pas aux injonctions de tes parents, tu n’es pas un bon musulman".

Quelles solutions ?

Alors comment lutter contre ces phénomènes ? A l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, on développe des solutions. La première est orientée sur la prévention. Principalement celle des officiers d’état civile. Ce sont celles et ceux qui sont en mesure de refuser un mariage qui leur semble être un mariage forcé. Pour les aider à détecter les signes de ce type de mariage, l’Institut édite un code de signalement. L’Institut recommande aussi d’aller plus loin dans la collaboration entre les différents acteurs de terrain. "Les magistrats de référence et les policiers de référence devraient créer autour d’eux un réseau local qui rassemblerait un certain nombre d’acteurs de première ligne essentiel comme un médecin, un avocat, un responsable communal, un responsable scolaire et que ces acteurs se parlent régulièrement et de manière structurelle".

Fatiha, elle, a réussi à sortir de ce mariage forcé après onze ans de vie commune et aux prix de nombreux sacrifices. "Pour moi, c’est passé par le fait de maîtriser ma culture d’origine, le fait de comprendre tous ces mécanismes fallacieux que l’on m’avait inculqué et avec lesquels on m’avait bercé. C’est aussi passé par l’indépendance financière. Il fallait absolument que je travaille et que je dois indépendante". Aujourd’hui, Fatiha Saidi a repris des études et réalise un Master en étude de genres à l’ULB. Elle a d’ailleurs raconté son histoire dans un livre sobrement intitulé : "Par les liens forcés du mariage : la mécanique insidieuse des mariages forcés".

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