Margaret Atwood : "Le contrôle des femmes fertiles par les hommes n'est pas nouveau"

Margaret Atwood était en itw en direct avec la BBC, une interview retransmise dans plus de 1000 salles de cinéma à travers le monde, Les Grenades y étaient.
Margaret Atwood était en itw en direct avec la BBC, une interview retransmise dans plus de 1000 salles de cinéma à travers le monde, Les Grenades y étaient. - © TOLGA AKMEN - AFP

C’est un événement à part qui se tenait ce mardi 10 septembre au cinéma Palace. Une interview en direct de l’écrivaine canadienne Margaret Atwood par la journaliste de la BBC Samira Ahmed était retransmise dans plus de 1000 salles de cinéma à travers le monde à l’occasion de la sortie très attendue de son livre Les Testaments. Les villes de Toronto, Singapour, Sydney, et Bruxelles donc dans le cadre de Passa Porta, ont accueilli la parole de celle qui a écrit La Servante Écarlate, un livre célèbre dès sa sortie en 1985, bien avant que la série ne sorte sur Netflix (une série qui est d’ailleurs critiquée pour sa trop grande violence qui ne serait plus de la dénonciation mais qui virerait au voyeurisme, ce qu’on appelle du torture porn).

Son nouveau livre Les Testaments est la suite très attendue, 34 ans après, de La Servante Écarlate, une dystopie écrite à la première personne du point de vue féminin. On y suit les tribulations de Defred, une femme qui vit sous le régime totalitaire de Gilead. Cette dictature religieuse sépare les femmes en plusieurs castes selon qu’elles puissent être enceintes ou pas. Les femmes qui peuvent porter un enfant appartiennent à des familles et sont régulièrement violées par les commandants, les hommes haut placés du régime. Une fois qu’elles ont accouché, leurs enfants sont confiés aux commandants et à leurs femmes et elles doivent partir vivre dans une autre famille.

 

Une "icône visionnaire"

 

Les Grenades étaient au cinéma Palace pour écouter Margaret Atwood, comme Anne-Sophie qui explique : "Pour moi, elle est une icône. J’ai lu son livre dans les années 1980 et je trouve qu’il est toujours pertinent, aujourd’hui au 21ème siècle. Elle est visionnaire. Je compte bien lire Les Testaments, il est sur ma longue liste de livres". Julia a elle aussi lu le premier livre à sa sortie. "Elle amène une vraie réflexion sur ce que vivent les femmes. Je vivais au Danemark à l’époque de la sortie du premier livre, le pays était assez féministe, ses mots m’ont permis de comprendre que ce n’était pas le cas partout. Maintenant que je suis plus âgée et que j’ai des enfants, elle continue à me parler autant, voire plus parce que j’ai une fille", sourit-elle. "J’ai lu un grand nombre de ses livres, pas seulement La Servante Ecarlate, et je dois dire qu’ils sont tous étranges et choquants. Elle est différente. Je la trouve fantastique", précise aussi Sandy, assise dans la salle.

 

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"Je n’invente rien"

 

La discussion avec Margaret Atwood a évidemment été l’occasion d’évoquer de nombreux pays totalitaires qu’elle connaît sur le bout des doigts. Elle a déjà expliqué par le passé que tout ce qu’elle avait écrit dans La Servante Écarlate s’était déjà produit dans la vraie vie quelque part dans le monde. "C’est pratique pour répondre aux questions du genre "Où est-ce que vous trouvez toutes ces idées bizarres ?". Et bien, je n’invente rien", a-t-elle précisé. La Servante Ecarlate a été écrit alors qu’elle vivait à Berlin, en pleine Guerre Froide. La ville était alors séparée en deux parties par un mur : Berlin Est et Berlin Ouest, là où vivait l’autrice. Cette impression de claustrophobie, d’être cerné.e par un mur tout autour et de ne pas pouvoir facilement se déplacer, se retrouve dans le livre. "Nous n’avions aucune idée que le mur allait tomber à l’époque", a-t-elle indiqué.

Les Testaments donne également matière à réfléchir. On y suit trois nouvelles femmes qui s’expriment toujours à la première personne : Tante Lydia, l’une des femmes qui participe à la dictature et qui a donc reçu le droit de lire et écrire, à la différence de toutes les autres, ce qui est une manière de les séparer et de casser toute solidarité ; et les deux filles de Defred, l’une qui vit à Gilead et l’autre qui a réussi à sortir et à vivre au Canada, pays limitrophe. La jeune femme vivant sous la dictature raconte comment on les prépare à se marier alors qu’elles ne sont encore que des enfants. "Les hommes ont toujours voulu s’approprier les femmes et le mariage d’enfants avec des hommes âgés est effectivement encore une réalité aux Etats-Unis aujourd’hui, mais le contrôle des femmes fertiles n’est pas nouveau et n’est pas limité à ce pays ", a précisé Margaret Atwood. "On dit que le pouvoir corrompt. Plus le pouvoir est absolu, plus il y a des comportements de prédateur", a – t-elle continué. Le livre introduit une nouvelle caste de femmes qui partent au Canada pour y recruter d’autres femmes fertiles en leur disant qu’elles seront plus en sécurité à Gilead, à la manière des missionnaires religieux.

 

Toujours en lien avec l’actualité

 

Ce dialogue constant entre les deux livres et l’actualité est assumé par Margaret Atwood, qui a d’ailleurs révélé avoir écrit cette suite à cause de l’élection de Trump. Il n’est pas étonnant que le costume des servantes écarlates dans le livre et la série aient été utilisés par des femmes se battant pour leurs droits tout autour du globe et notamment aux Etats-Unis, lors des débats sur l’avortement par exemple. "J’ai été ravie qu’elles utilisent ces vêtements pour dénoncer des choses, surtout sur l’avortement où on a vu des hommes décider sur des sujets qu’ils ne comprennent pas. C’est un moyen efficace parce que nous sommes à l’ère de l’image. Elles ne doivent même pas parler, elles défilent en silence avec leur costume. Comme ça, on ne peut pas leur reprocher leurs mots", s’est réjoui l’autrice.

"Je pense que le plus gros défi pour les femmes en ce moment est le défi climatique. Quand l’eau et la nourriture vont commencer à manquer, il y a des risques de guerre civile et on sait ce que vivent les femmes et les enfants lors de ces situations. Je suis néanmoins optimiste parce qu’il y a 15 ans, on n’écoutait pas les scientifiques qui essayaient de nous alerter sur le sujet. Aujourd’hui, on voit des gens se mobiliser sur ces questions et aussi des jeunes", a-t-elle conclu. Sur la couverture de son nouveau livre, le costume porté par la femme est vert, alors qu’il est rouge sur la couverture de La Servante Ecarlate. Entre les plis de la robe verte, on distingue la silhouette d’une autre femme qui lève les bras au ciel, comme un signe de victoire. Ou d’optimisme.

 

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

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