Marc Van Ranst expliquait-il en 2019 "comment vendre une épidémie" et manipuler les médias ?

Une vidéo du virologue de la KULeuven Marc Van Ranst, s’exprimant sur la gestion médiatique des épidémies de grippes, a suscité énormément de réactions. Dans celle-ci, publiée il y a deux ans, il détaille les moyens mis en œuvre, alors qu’il était commissaire interministériel pour la gestion de crise pendant la pandémie de grippe porcine (H1N1) en 2009, pour occuper l’espace médiatique.

Certains observateurs y voient une démonstration de la façon dont les experts se servent des médias pour manipuler l’opinion publique. Est-ce vraiment le cas ?

Des extraits montés et diffusés sur les réseaux sociaux

Des extraits de la vidéo du virologue flamand, à la Chatham House en janvier 2019 circulent sur les réseaux sociaux, comme Instagram depuis plusieurs mois. Sur Youtube, une vidéo reprend des extraits plus longs et ajoute un titre à l’une des slides présentées en introduction. Ce titre n’existe pas sur la vidéo originale : "How to sell a pandemic / vaccin", soit en français : "Comment vendre une pandémie / un vaccin".

Les quotidiens flamands Nieuwsblad et le Belang Van Limburg ont également publié fin novembre et début décembre 2020 des articles sur la façon dont Marc Van Ranst suggérait de gérer la communication en cas de nouvelle crise sanitaire à la lumière de la vidéo.

Plus tard, c’est l’ancien président du Vlaams Belang, Filip Dewinter qui publiait sur Twitter un montage reprenant des extraits de la conférence du virologue à Londres. Dans son post, le nationaliste flamand pointait du doigt la stratégie médiatique du professeur de la KULeuven, ce dernier invitant le député nationaliste au Parlement flamand à partager la vidéo complète avec ses électeurs, signalant "une compilation trompeuse".

Enfin, des extraits de l’intervention ont également été diffusés en février 2021 dans le film "Ceci n’est pas un complot", de Bernard Crutzen. La vidéo, visionnée plus d’un million de fois a fait l’objet d’un retour sur les faits par la RTBF.


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Dans quel contexte s’est exprimé Marc Van Ranst ?

Le virologue belge était invité le 22 janvier 2019 à une conférence du "Centre on Global Health Security" de la Chatham House en partenariat avec le groupe de travail scientifique européen sur la grippe (ESWI – European Scientific Group on Influenza). Les différents exposés se sont étalés sur une dizaine d’heures, selon la Chatham House.

La Chatham House est un "think tank" (groupe de réflexion) qui traite de matières internationales et est également connue sous l’appellation "Royal Institute of International Affairs" (Institut Royal des Affaires Internationales).

Contactée par la RTBF, la Chatham House explique concernant la conférence qu’il "s’agissait de marquer le centenaire de la pandémie de grippe et de discuter des défis futurs. Il s’agissait d’un événement d’une journée entière avec des orateurs invités, dont Marc Van Ranst, qui a parlé de la communication en cas de pandémie".

Marc Van Ranst précise, de son côté, qu’il a été invité à cette conférence organisée dix ans après la "grippe mexicaine" pour partager son expérience : "On m’a invité pour expliquer le parcours belge sur la gestion de la situation à l’époque ainsi qu’à m’exprimer sur la communication de crise parce qu’en Europe, on a fort apprécié que l’utilisation de la peur ou de l’angoisse n’ait pas été spectaculaire dans notre pays".

Pour rappel, le virus H1N1, également appelé "grippe porcine" ou "grippe mexicaine", avait suscité de la crainte de la part des autorités, en 2009. Elles avaient alors pris de grandes précautions, avec notamment l’achat massif de vaccins, mais l’épidémie annoncée s’était avérée beaucoup moins grave que redouté initialement. C’est dans ce contexte, revenant sur son expérience, que le virologue s’est exprimé, dix ans après les faits.

Qu’a dit le virologue lors de son intervention ?

Dans son intervention qui dure un peu plus de 23 minutes, l’expert qui fait partie de l’actuel "Risk Assessment Group" (qui analyse les risques du Covid-19 pour la santé publique), et du Comité scientifique Coronavirus (organe qui donne des avis aux autorités de la santé en Belgique sur le combat du virus et qui fait des pronostics sur son évolution en Belgique) explique comment il a géré la communication lors de l’apparition de la grippe H1N1.

Dans le début de son intervention, Marc Van Ranst détaille, devant un parterre d’experts, comment il a fait en sorte d’être l’interlocuteur de référence pour les différents médias avec un slogan : "One voice, one message" (Une voix, un message). Précisant que "vous devez être tout à fait transparent par rapport à cela".

"Vous devez être omniprésent, les premiers jours, pour attirer l’attention des médias, vous concluez un accord avec eux. Vous leur direz tout et s’ils vous appellent, vous décrochez votre téléphone. En faisant ça, vous pouvez profiter des premiers jours pour atteindre une couverture maximale. Ils ne vont pas chercher des voix alternatives. Si vous faites ça, ce sera beaucoup plus facile", explique-t-il.


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Des présentateurs de différentes chaînes de télévision, comme la VRT, Vier ou Vijftv ont en effet participé à des spots de sensibilisation afin de promouvoir des gestes barrières comme le lavage des mains ou se couvrir la bouche et le nez lors des éternuements afin de limiter la propagation de l’épidémie de H1N1 en 2009.

Marc Van Ranst explique à la RTBF que son but, contrairement à ce qui lui est reproché, était d’avoir une communication sereine lors de la crise afin de ne pas inquiéter outre mesure la population.

Il estime d’ailleurs que cette stratégie avait bien fonctionné dans notre pays à l’époque : "Notre public n’était pas si angoissé que par exemple en Angleterre, en France ou aux Pays-Bas. La communication était bien gérée. Notre approche belge n’était pas alarmiste, on a acheté seulement une dose de vaccin et pas deux et en tant que responsable de la communication j’ai expliqué ce nous allions faire, c’est-à-dire ce que l’on fait habituellement avec une grippe saisonnière. Pas plus."

Le décompte quotidien des morts

Sur un ton globalement léger, et soulevant à plusieurs reprises quelques rires dans l’assistance, le virologue revient sur la stratégie mise en place et sa façon de sensibiliser les médias, politiques et l’opinion publique.

Il évoque le traitement des décès quotidiens lors de l’épisode de grippe A en 2009 : "Et puis, vous devez dire OK, on va avoir des décès liés au H1N1. Évidemment, c’est inévitable. J’ai utilisé ça dans les médias. Sept morts de la grippe par jour au pic de l’épidémie serait réaliste. C’est vrai pour chaque année. Oui, c’est une estimation très prudente. Mais parler de décès est très important parce que les gens commencent à se dire 'Vous voulez dire que les gens meurent de la grippe ?' C’était une étape nécessaire."

Il s’agit pour Marc Van Ranst de livrer des clés sur comment communiquer efficacement lors de l’apparition d’une pandémie, pas de la planifier ou d’exagérer la situation comme certaines publications ont pu le suggérer.

Le virologue explique : "Il s’agissait de mettre le focus sur les morts pour lancer l’idée que toutes les années on a des morts avec influenza (ndlr : la grippe). On a ça chaque année avec une grippe normale. Le but ici était justement de ne pas angoisser la population, qui était sous l’influence de la communication faite en Grande Bretagne où on projetait 40 morts par jour à la fin de l’été. Si on rapportait ce chiffre à notre pays, cela faisait sept morts par jour pour la Belgique. Un chiffre observé de façon normale chaque année".

La règle de Chatham House pour réglementer la confidentialité, pas appliquée

L’un des éléments qui attire l’attention lors de la vidéo, c’est le ton décontracté, parfois sarcastique, utilisé par le professeur dans ses explications. Rien de très anormal, si l’on se base sur les précisions du think tank londonien : "Chatham House invite chaque année des centaines d’orateurs du monde entier, issus d’horizons très divers, qui ont tous des styles de discours et des opinions différentes. Le fait de prendre la parole à Chatham House ne signifie pas que l’organisation partage leurs opinions".

Le service de presse ajoute que concernant le style léger de l’intervention du scientifique belge : "Cela semble être la manière personnelle de M. Van Ranst de faire participer son public et de provoquer de l’engagement".

Une des particularités de la Chatham House est d’avoir une règle qui porte son nom. Cette règle de confidentialité appelée Chatham House Rule peut être appliquée dans différents contextes lors de réunions, conférences ou échanges, et vise à "créer un univers de confiance pour comprendre et résoudre des problèmes complexes". Selon la Chatham House, "dans un monde polarisé, utilisée efficacement, la règle de Chatham House contribue à rassembler les gens, à faire tomber les barrières, à générer des idées et à convenir de solutions".

Le principe est le suivant : "Quand une réunion, ou l’une de ses parties, se déroule sous la règle de Chatham House, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations, de même qu’ils ne doivent pas révéler l’identité des autres participants", indique le think tank.

Dans le cas de l’intervention du professeur Van Ranst, la "règle de Chatham" n’était pas d’application, comme en témoigne le fait que la conférence était alors filmée et qu’un rapport ait été rédigé après celle-ci. La Chatham House précise d’ailleurs que la majorité des évènements qu’elle organise se déroulent "on the record", c’est-à-dire sans aucune règle de confidentialité spécifique.

Quid des conflits d’intérêts de Marc Van Ranst ?

Autre élément soulevé par les critiques suite à la diffusion des vidéos de l’intervention du virologue de la KULeuven : les conflits d’intérêts affichés par le virologue. Dans une liste affichée en début de conférence on découvre les firmes suivantes : GSK, Sanofi-Pasteur, Merck, J&J, Abbott et Biocartis.

"Je suis un expert et professionnel dans ce domaine donc je travaille avec un tas de firmes pour développer et tester des vaccins", explique Marc Van Ranst. Il ajoute : "Si je suis rémunéré c’est pour des conférences organisées par des cercles de généralistes avec un défraiement de l’ordre de 100 à 250 euros nets par séminaire d’une heure, une heure et demie. Ces relations sont déclarées sur Mdeon. C’est une plateforme pour gérer les rapports entre les scientifiques, les médecins et les firmes."

Mdeon est en effet une "plateforme déontologique commune" qui impose des conditions strictes pour les défraiements des professionnels de la santé dans le cadre d’interventions à des manifestations.

Sont concernés par des "demandes de visa" afin de participer à un tel évènement :

  • L’ensemble des entreprises (belges et étrangères) détentrices en Belgique d’une autorisation de mise sur le marché pour un médicament ou d’un marquage CE pour un dispositif médical.
  • L’ensemble des professionnels du secteur de la santé qui exercent leur art en Belgique
  • Les organisateurs de manifestations scientifiques

L’ensemble des montants perçus par le professeur en 2019 des firmes pharmaceutiques est consultable sur le site "be transparent".

Par ailleurs, Marc Van Ranst déclare ne pas avoir touché un euro des fonds versés par la fondation Bill et Melinda Gates. "Je n’ai jamais reçu de fonds de la fondation Gates", indique le virologue. Les 713.372 dollars versés à la KULeuven par le couple milliardaire américain qui a sollicité l’université, sont dédiés aux travaux de recherches de Johan Neyts (un autre virologue de la KULeuven) sur des antiviraux pour lutter contre le Covid-19.

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