Crise du coronavirus dans les maisons de repos : "C’était de l’euthanasie passive"

Le coronavirus a lourdement touché les maisons de repos et de soins. Plus de 4400 personnes y sont décédées jusqu’ici. Ces dernières semaines, plusieurs institutions ont tiré la sonnette d’alarme, déplorant un personnel malade, un manque de matériel ou réclamant des testsMême si la situation s’apaise un peu et que les visites reprennent petit à petit, le secteur, profondément meurtri, travaille toujours à flux tendu.

Pour mieux comprendre, nous avons d’abord un peu remonté le temps. Début avril, lors de notre premier reportage en maison de repos, les cas de Covid-19 se multiplient et le manque de matériel est criant.

A la résidence Christalain de Jette, nous constations les allées et venues d’un infirmier dans des chambres infectées. Il portait un simple masque chirurgical et des gants. "Cet homme a été infecté. C’était criminel", dénonce aujourd’hui le directeur, Steve Doyen. "Nous n’avions pas de matériel. J’ai dû faire appel à des amis, des familles de résidents pour nous en fournir !"


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Soignant infecté par le Covid-19 dans l’exercice de ses fonctions © RTBF

Dix-huit résidents sont décédés dans cette structure, dont la maman de Jean-Michel. En cause, le Covid et/ou très probablement la solitude. Nous échangeons quelques mots au moment où il s’active à vider la chambre. Son sentiment de tristesse passera probablement avec le temps, mais l’amertume restera.

Je pense qu’on a sacrifié les homes, les résidences. Le personnel n’avait pas d’équipement. Je trouve ça complètement fou.

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Des résidents décédés durant la crise sanitaire à la résidence Christalain © Tous droits réservés

Le personnel soignant au front sans armes

Philippe Delsupehe, médecin généraliste, travaille pour plusieurs maisons de repos à Uccle où il y a eu des décès Covid. Il se souvient des gros problèmes de communication au début de la crise : "Les autorités nous ont laissées nous débrouiller".

"Quand la situation est devenue catastrophique, c'était silence radio. Ils n'ont pas fait face. Voir les gens partir avec une impuissance pareille, c'était très dur".

Pour lui, ce manque de ressources a mené à la catastrophe : "Dans tous les pays du monde, on sait qu’il faut diagnostiquer puis isoler. Chez nous on a été nul des deux côtés. Pas de quoi diagnostiquer et pas de protection".

Le président du CPAS d’Evere, Sébastien Lepoivre, dénonce lui aussi : Il y a eu une cacophonie entre le fédéral et la région. Il faut savoir que nous avons reçu du matériel qui n’était pas conforme et dans le même temps, un mail nous demandait de ne pas l’utiliser à ce moment-là. Ça a été assez chaotique ".

L’attente interminable des tests

Le manque d’équipement, de dépistage et l’absentéisme du personnel contraignent l’armée à venir en renfort dans plusieurs homes.

Les tests n’arrivent que mi-avril, soit un mois après les premières victimes du coronavirus.

Si on avait eu ces tests plus tôt, on aurait pu isoler plus tôt et éviter que le personnel et les résidents ne dispersent le virus à travers la maison ", explique le Dr Guillaume Naveau, médecin coordinateur de la résidence Notre Dame de Banneux, où l’armée a dû intervenir pour une désinfection tant la situation devenait ingérable.

Même une fois les tests arrivés, les déconvenues s’enchaînent. A la résidence Christalain, il manquait près de la moitié des tests dans les colis. "On m’a dit qu’on avait fourni le matériel uniquement pour les travailleurs à temps plein. Ça ne servait à rien de tester la moitié de la maison ou du personnel. Ça n’avait pas de sens ", déplore Steve Doyen. Se sentant abandonné, il a alors décidé d’acheter une centaine de tests à une entreprise privée.

 

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"Moi, j'appelle ça de l'assassinat"

La conséquence indirecte du testing tardif est l’obligation de devoir maintenir les résidents confinés dans leur chambre. Partout, cet isolement aura des conséquences dévastatrices. A la résidence Christalain, une résidente s’est suicidée. "Elle a mis fin à ses jours toute seule, et ça, ce n’est pas le Covid c’est la solitude" déplore le directeur.

De manière générale, les résidents semblent s’être sentis abandonnés par les autorités : " On sait depuis janvier qu’une pandémie va se propager et on ne décide d’agir qu’en mars. Moi j’appelle ça de l’assassinat ", témoigne une résidente. " Je ne comprends pas comment on a pu laisser aller à ce point. C’est un abandon ", témoigne un autre résident.

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Ne plus envoyer les résidents âgés à l’hôpital

Une consigne non officielle mais latente a également mis le feu aux poudres. "Il ne faut plus envoyer les résidents âgés à l’hôpital". Or les maisons de repos n’ont pas les moyens de les soigner. Le Dr Delsupehe, des maisons uccloises, dénonce : "Pour moi c’est une euthanasie passive. Fin mars, j’apprends avec horreur qu’on encourage à laisser les gens âgés dans les homes alors qu’il n’y a plus d’oxygène dans les maisons de repos ! […] J’entendais bien dans les silences des hôpitaux que ça les encombrait plus qu’autre chose, ce que je comprenais vu le risque de saturation. Mais nous, on était face à notre détresse ".

"J'ai vu les directeurs de homes et les infirmiers dans un désarroi que je n'avais jamais vu en 30 ans de carrière. Dans la légèreté de la façon dont ça a été géré par les politiques, il y a une forme d'euthanasie passive qu'ils n'ont certainement pas voulue mais dont ils ne se sont certainement pas souciés"

Shirley, infirmière en cheffe à la Résidence Christalain confirme : "Quand je téléphonais à l’hôpital, on me répondait qu’on n’allait pas prendre le patient, que je devais le garder en maison de repos. Pourtant, je suis sûre que des pathologies qui n’étaient pas liées au covid auraient pu être soignées".

Le directeur, Steve Doyen, a fait appel à plusieurs reprises aux équipes de réanimation, et s'interroge sur l'issue de la procédure. "Dans les deux cas, les patientes étaient bien mais ont désaturé subitement. Je pensais qu'il y avait encore quelque chose à faire. Mais une fois les équipes de réanimation arrivées, le protocole mis en place m'interrogeait. C'était de l'euthanasie assistée".

En quelques heures, elles étaient parties. C'était le protocole d'euthanasie. 

Un choix de société ?

Une maison de repos n’est pas un hôpital. Alors y a-t-il eu un manque de prévoyance ? " Il y avait une bombe à retardement dans les maisons de repos. Il fallait d’urgence mettre en place les conditions nécessaires pour prévenir ce qui pouvait encore l’être. Mais ça n’a pas été fait et ça, c’est un choix de société ", dénonce Valérie Victoor, conseillère générale de Santhea, la fédération des institutions de soins.

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Les politiques de ces dernières années en cause ?

Pour elle, les politiques de ces dernières années sont en cause : "Premièrement, on a considéré la santé comme un coût plutôt qu’un investissement dans l’humain. Deuxièmement, il y a eu une décision délibérée de ne pas renouveler les stocks de masques détruits. Troisièmement, les autorités fédérales n’ont pas pris en compte les signaux d’alerte depuis janvier. On n’a pas voulu voir, on n’a pas voulu entendre, et on n’a pas voulu dire".

Aujourd’hui, toutes ces personnes que nous avons rencontrées demandent des comptes aux autorités politiques.

J’ai envie de dire à l’État belge : you failed us, vous n’avez pas rempli votre engagement à notre égard. On devait pouvoir compter sur eux.

"Je regrette qu’il n’y ai pas de mea culpa politique " ajoute Jean-Michel. "Tout ça, c’est de la bureaucratie et des luttes entre niveaux de pouvoirs. Ces gens devraient parfois mettre une blouse blanche. C’est une catastrophe. Un examen de conscience et des réactions publiques seraient peut-être bienvenus " conclut le Dr Philippe Delsupehe.

La complexité, c’est que les compétences politiques sont diffuses. Les maisons de repos ont été régionalisées en 2011, mais les stocks de matériel et le testing continuent de dépendre du fédéral.

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La réaction d’Alain Maron

Suite à notre reportage, Alain Maron, ministre bruxellois de la santé a réagi, évoquant "une faute collective". "On doit avoir l’honnêteté de dire que nous avons abordé la crise tout nus. Il n’y avait pas de plan d’urgence dans les maisons de repos. Nous avons dû le créer de toutes pièces. Cela a engendré un effet de retard dramatique. Il n’y avait pas non plus de stock stratégique au niveau de l’Etat fédéral. Nous sommes donc arrivés tout nus sans procédures et sans matériel. Et ça oui, c’est une erreur"

Les maisons de repos ont le sentiment d’avoir été les grandes oubliées de cette crise. La moitié des décès dus aux Covid-19 ont pourtant eu lieu entre leurs murs.

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