Ludovic-Mohamed Zahed, imam et homosexuel : "Dans le Coran, il n'y a rien qui condamne l'homosexualité"

“Dans le Coran, il n’y a rien qui condamne l’homosexualité”
“Dans le Coran, il n’y a rien qui condamne l’homosexualité” - © Tous droits réservés

Ludovic-Mohamed Zahed est un imam. Il est aussi ouvertement homosexuel. Il a passé une moitié de sa vie tiraillé entre son identité spirituelle et son identité sexuelle. Et la seconde moitié, à concilier les deux. Il l’affirme, "dans le Coran, il n’y a rien qui condamne l’homosexualité". Portrait d’un imam non conformiste qui a gagné sa liberté en refusant de rogner sur ses identités.

 

C’est à Marseille, non loin du quartier populaire de la belle de mai que nous l’avons rencontré. Sur les hauteurs de la ville, un quartier populaire, comme tant d’autres. Une maison discrète. Seul indice éventuel, un écriteau nous demandant de laisser les chaussures à l’entrée.

Derrière la porte, un petit espace, une bibliothèque, une minuscule salle de prière et quelques matelas pour accueillir "des réfugiés, des gens en situation d’urgence, des personnes LGBT, des queers, des personnes trans, des jeunes en général mis à la rue en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre".

Du salafisme au coming out

L’homme a grandi entre la France et l’Algérie. De son enfance, il se souvient l’appel à la prière de la mosquée de son quartier et son attirance pour la religion. "Je me revois visuellement prendre le Coran et essayer de comprendre ce qu’il tente d’exprimer, c’est quelque chose qui a toujours été présent dans mon éducation."

Mais l’adolescence, en Algérie, c’est aussi les violences. Son entourage le trouve "trop efféminé" ou "pas assez affirmé". "Dans ma famille, l’homosexualité n’a jamais été citée. C’était toujours "ça" qui était condamné. Et j’ai jamais su ce qu’était "ça", même si je sentais qu’il y avait quelque chose en termes de rapprochement entre personnes du même sexe."

Il fallait qu’un homme soit très affirmé ou en tout cas patriarcal

Pourtant, et même si son père n’est pas très religieux, à 12 ans, Ludovic-Mohamed entre dans une école coranique, une madrasa. En quelques années, il apprend des passages entiers du Coran.

Renfermé, le jeune adolescent est très pieux, centré sur sa spiritualité. D’ailleurs, à la madrasa, il choisira le courant salafiste, plus rigoureux sur l’étude des textes, "contrairement aux frères musulmans, plus politique", dit-il.

Mais, ce jeune adolescent est tiraillé et, à la madrasa, son côté "pas assez affirmé" évoque les soupçons, quant à son identité sexuelle.

Il y reçoit des cours "sur la façon de s’exprimer, de bouger les bras, les mains, quand on est un homme il faut porter sa voix comme ça", confie-t-il. Il explique : "il fallait qu’un homme soit très affirmé ou en tout cas patriarcal ou qu’il prétende à ce statut-là et on voyait un peu (chez moi) une espèce de trahison vis-à-vis de ce patriarcat".

A 17 ans, devant une émission de télé, il a une révélation. "Je voyais deux homosexuels militer pour leurs droits, et j’étais personnellement très content car enfin je voyais que je n’étais pas tout seul. En plus les gens en parlaient à la TV, ils ne recevaient pas des pierres. Mais j’étais aussi très stressé, parce que finalement j’étais comme "ça" et je me suis dit, "tu peux l’assumer mais ça va être compliqué"".

Il fera son coming out quelque temps plus tard. Et même si sa famille, contre toute attente, réagit plutôt bien, pour lui les choses ne seront plus jamais les mêmes.

"Choisir entre mon bras droit et mon bras gauche"

Comment concilier ou plutôt “réconcilier” deux identités qui semblent incompatibles ? Pour Ludovic-Mohamed Zahed, à 20 ans, cela semble tout bonnement impossible, "j’étais dans l’incapacité de réconcilier cette nouvelle identité sexuelle que je commençais à découvrir et à vivre et un islam qu’on m’avait enseigné en Algérie par le biais du salafisme et de l’islam politique". Et d’ajouter, "j’avais l’impression que je devais choisir entre mon bras droit et mon bras gauche, entre mon identité spirituelle, et mon identité sexuelle".

Je me suis forcé à arrêter la prière, le ramadan

Écartelé, il choisit de vivre pleinement sa sexualité. Il fait le choix douloureux de rejeter sa spiritualité. "Je me suis forcé", explique-t-il. "J’ai fait le choix, pour survivre. Je ne me suis pas levé un matin en me disant "je ne crois plus en Dieu". Je me suis forcé à arrêter la prière, le ramadan. Je me suis dit "ça va te rendre fou puisqu’ils te disent que l’homosexualité est incompatible avec l’islam"".

Alors pendant une dizaine d’années, il vit pleinement sa sexualité, à Marseille. Il tente de renouer avec une certaine forme de spiritualité, mais loin de l’islam. Il effectuera des pèlerinages bouddhistes au Tibet puis se rapprochera des chrétiens.

Avant de se replonger dans les textes du Coran, à l’âge de 30 ans.

Retour aux textes, retour à soi

C’est par sa formation universitaire, notamment, que Ludovic-Mohamed Zahed, se replonge dans les textes sacrés du Coran. Il réalise une thèse sur les minorités au sein des communautés religieuses. "J’étais très intéressé de savoir comment des minorités, des gens comme moi finalement arrivaient à construire, de manière apaisée, leurs identités […] considérées comme étant incompatibles, notamment l’homosexualité la transidentité d’une part et l’islam d’autre part."

Viennent aussi les études de théologie, pour devenir imam. "Quand je me suis, à nouveau, considéré comme musulman, je n’avais plus du tout la même représentation de l’islam", raconte-t-il.

C’est finalement son passage par une école coranique salafiste qui lui permettra d’étudier, avec rigueur le Coran, et d’affirmer que "dans le Coran, il n’y a rien sur l’homosexualité". En effet, c’est cette approche rigoriste des textes, qui lui donnera les clés pour en remettre en question une certaine interprétation.

"A 30 ans j’ai été en mesure de séparer cet islam politique d’un côté, et cet islam spirituel, le vrai islam qui parle de paix et qui ne parle pas de contrôle des identités." Et, il explique, "c’est là où j’ai compris qu’il n’y a sur la condamnation de l’homosexualité. L’homosexualité, c’est un terme qui n’existe pas dans le Coran".

L’apaisement

Finalement, homosexuel ou imam, pourquoi choisir ? Ludovic-Mohamed Zahed, ne choisira plus. "Je pense que depuis ma plus tendre enfance et ça, je m’en souviens et c’est ce qui me sauve c’est que j’essaye d’être bien et du faire du bien. Ça parait tout simple mais quand on vous répète que des gens comme vous sont des pervers par définition, par essence et dès leur naissance, oui c’est compliqué", explique-t-il, apaisé.

C’est cette énergie, il va la mettre dans la création de la première mosquée inclusive d’Europe, à Paris, en 2012. Il en existe aujourd’hui un peu partout.

Au début, "forcément il y a eu des réactions un peu négatives mais il y a eu beaucoup plus, ça c’était très étonnant, d’encouragements, de félicitation", se souvient l’imam.

A Marseille, il vient d’ouvrir l’institut Calem. Un nouvel espace de prière et d’accueil.

Si la bataille pour concilier ces deux identités est l’histoire d’une vie, il vit aujourd’hui plus sereinement. "Je ne suis pas du genre à voir des regrets des choses que j’aurais pu faire autrement peut-être mais je ne serais pas la personne que je suis devenue aujourd’hui, je ne ferais pas ce que je fais de manière si apaisée. Tout ça fait partie de mon histoire, je l’embrasse totalement et j’en suis vraiment reconnaissant", souffle-t-il.

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