Ligature des trompes : le parcours d’une combattante

Qui pour écouter les demandes de contraception définitive des Belges ?
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Qui pour écouter les demandes de contraception définitive des Belges ? - © pixabay

La stérilisation des femmes en âge de procréer reste un sujet presque tabou en Belgique. Les gynécologues qui la pratiquent sur les femmes en dessous de 35 ans se compteraient sur les doigts de la main. C’est que la « vie reproductive » a une place majeure aux yeux de nombreux médecins qui, pareils à la société, refusent aux femmes de faire valoir leur choix.

Julie est désemparée. La gynécologue qu’elle vient de consulter refuse d’envisager l’opération de ligature des trompes que la jeune femme désire pour elle-même : « Ce n’est pas le premier refus que je reçois. Cette fois, j’y croyais vraiment. Mais la gynéco ne m’a posé aucune question. Elle m’a juste affirmé qu’elle ne pratiquerait pas cette opération. Elle motivait cela en disant que j’étais trop jeune, elle réagissait à partir de ses propres valeurs. Moi, j’ai exprimé mon choix avec des arguments, mais la réponse reste négative. » Les Cliniques de l’Europe à Uccle où Julie a rencontré cette gynécologue ont décliné notre proposition de s’exprimer sur le sujet. Nous ne saurons donc pas ce qui avait motivé la décision de la gynéco. Mais la plupart du temps, Julie n’a pas besoin d’aller jusqu’aux rendez-vous, les refus se font à la prise de contact par téléphone : « J’en ai eu deux dernièrement. Une de ces personnes m’a dit que je ne devrais pas mutiler mon corps. Tout ça me donne l’impression de ne pas être normale. »


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Patientes cherchent gynécologue désespérément

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Julie n’a jamais voulu avoir d’enfant : « Cela me trotte dans la tête depuis toujours. Mais, à 18-20 ans, on vous suggère d’attendre parce que vous êtes beaucoup trop jeune. À 25 ans, mon désir était plus affirmé encore. Aujourd’hui, à 30 ans, j’ai la certitude de ne pas en vouloir. » Récemment, elle a eu un déclic à la lecture du livre « Sorcières : La puissance invaincue des femmes » de l’autrice féministe Mona Chollet : « Je m’y retrouvais. Cela m’a aidé à comprendre que je n’étais pas anormale ». Dans cet essai, la journaliste française revendique notamment le droit au non-désir d’enfant. « On me renvoie souvent l’argument du partenaire : peut-être qu’un jour je serai avec quelqu’un qui voudra des enfants », raconte-t-elle, « Mais je ne vais quand même pas faire des enfants pour les autres ! »

En attendant, Julie utilise la pilule contraceptive. « Cela me stresse énormément. Je voudrais vraiment une autre solution car il y a le coût financier et environnemental de toutes ces contraceptions ! » Elle est loin d’être une exception en Belgique. Désemparé.e.s, des milliers de femmes (et d’hommes) s’entraident au sein de groupes Facebook fermés sur la question de la stérilisation. Listes de praticiens, témoignages, conseils s’échangent sur la toile de façon informelle. Belinda a rejoint un de ces groupes, faute de mieux : « En Belgique, il y a très peu de gynécologues qui acceptent d’opérer en dessous de 35 ans. Moi, j’ai 25 ans et deux enfants. Mais ma gynéco est contre alors que, pour des raisons médicales, je ne peux pas prendre de contraceptif hormonal et que mon corps rejette le stérilet. Elle m’a demandé d’attendre. Mais pourquoi perdre tout ce temps et risquer une grossesse que je ne veux pas ? »

Bénédicte, Maïté, Aline, etc. Les témoignages ne manquent pas et vont tous dans le même sens. À 26 ans, lors de son troisième accouchement par césarienne, Marie-Neige voulait aussi être stérilisée : « Je voulais qu’elle m’opère, mais elle a refusé à cause de mon âge, alors même qu’elle disait qu’une quatrième césarienne serait compliquée… »

Le risque de regrets : le mauvais prétexte des gynécologues

Pourquoi cette attitude généralisée au sein du corps médical ? Axelle Pintiaux est gynécologue à l’hôpital Erasme. Elle comprend la réaction de la docteure consultée par Julie : « À 30 ans, la vie reproductive n’est pas finie. Il y a des risques de regrets ou médicaux liés à cette opération. Les médecins qui refusent ont sans doute eu ces expériences. Ils voient des patientes ligaturées revenir pour des grossesses médicalement assistées (PMA) ». Axelle Pintiaux n’a pas de données statistiques sur le sujet, mais selon elle, « ce n’est pas rare » : « La situation est fréquente dans les centres de PMA et eux, ça les hérisse », assure-t-elle. La dernière étude disponible via l’Ordre des médecins date de 1997, elle évoquait un taux de 3 à 10% de patientes ayant exprimé des regrets. Il n’existe pas de chiffres plus récents à notre connaissance.

Miriam Ben Jattou de l’association Femmes de droit est juriste et a suivi une formation de doula. Elle n’est pas du même avis : « Moi, j’en vois assez peu, des femmes qui regrettent. Et quand bien même, elles s’en prendront à elles-mêmes. Dans la vie, il y a toujours des choses que l’on peut regretter. Par contre, je vois beaucoup de femmes qui mettent cinq, dix ans à trouver quelqu’un qui accepte de les opérer. On est vraiment dans le contrôle du corps et dans cette vision de la femme incapable de réfléchir par elle-même. Il se passe la même chose dans le suivi de grossesse : les médecins n’expliquent rien parce qu’ils partent du principe que c’est inutile. Ils excluent les femmes des décisions sur leur propre corps », critique-t-elle.

Le choix des femmes devrait être respecté tel le choix d’une adulte.

Marie-Hélène Lahaye, du blog marieaccouchela.net qui dénonce les violences gynécologiques dont les femmes sont victimes, n’est pas surprise de ces « réticences très fortes » du corps médical à l’égard de la stérilisation : « On est dans la gynécologie classique avec son côté patriarcal et infantilisant qui conçoit la femme comme un système reproducteur. Une nullipare qui veut une stérilisation, ce n’est pas dans la culture des gynécos et donc ils vont tout faire sur le mode « Faut attendre, vous allez regretter » pour préserver la fertilité. Le choix des femmes devrait être respecté tel le choix d’une adulte. » Plutôt qu’une opération « assez lourde », la docteure Pintiaux suggère régulièrement la pose d’un stérilet Mirena à ses patientes : « La ligature des trompes n’est pas forcément la meilleure solution lorsque l’on recherche un contraceptif. Le stérilet est beaucoup plus efficace. » Mais Julie, par exemple, ne veut pas d’un mode de contraception non définitif. « Et mes amies qui ont opté pour ce choix souffrent beaucoup lors de la pause et du changement de ce dernier. Je ne souhaite pas non plus des clips, mais une salpingectomie totale (retrait des trompes) qui ne présente plus aucun risque de grossesse mais est encore moins acceptée que les clips. »

Au CHU Saint-Pierre, « Toute demande est écoutée »

En fait, il existe trois types d’intervention : « D’abord, il y a la technique selon Madlener, irréversible, pratiquée dans la foulée d’un accouchement ou d’une césarienne. C’est pratique car la péridurale fait toujours de l’effet », nous explique le docteur Yannick Manigart, chef de Clinique responsable du City Planning 320 rue Haute. « Ensuite, il y a la technique des clips où l’on pince les trompes avec un matériel en titane. L’opération se fait en hôpital de jour, mais nécessite tout de même une anesthésie générale. Enfin, de plus en plus de patientes demandent un enlèvement total (section et retrait des trompes), c’est une opération un peu plus lourde, avec deux petites cicatrices supplémentaires et cela allonge la durée d’intervention. »

De récentes études tendent à montrer que l’ablation des trompes diminuerait le risque de cancers de l’ovaire, un cancer encore très meurtriers (en France, en 2016, on comptait 3500 décès pour 4500 nouveaux cas détectés), ce qui pousse de plus en plus de femmes à la demander, explique Yannick Manigart. « Comme tous les sujets en rapport avec la procréation, la ligature tubaire reste un sujet délicat avec une approche souvent très paternaliste. »

Passage par la case « psychologue »

Selon lui, il n’y a pas de patiente-type : « Chaque demande est particulière et abordée comme telle. J’entends les patientes me parler de refus des hormones, d’autonomie de soi, de refus de maternité, de problèmes de contraception qui ne trouve pas de solution. Je trouve aussi de plus en plus gens qui ne veulent pas mettre un enfant au monde dans la société actuelle et ça, ça doit nous inquiéter à un niveau politique. C’est vraiment interpellant. Et nous médecins, devons alors être prudents car les conjonctures et la perception des choses peuvent évoluer… »

Le service de gynécologie du CHU Saint-Pierre est réputé pour être un de seuls à prendre en compte les demandes de femmes de moins de 30 ans à Bruxelles. Pas de volonté militante là derrière, plutôt « une philosophie d’écoute » : « Toute demande est écoutée. Si la personne a plus de 35 ans et que soit elle est dans une relation stable, soit elle a déjà des enfants, il n’y a pas d’évaluation approfondie. » Pour les autres femmes, ce sera plus long. Depuis un an, le service a mis en place un parcours qui demande à la patiente de rencontrer à trois reprises la psychologue du service, Sarah Colman.

Celle-ci explique que son rôle n’est jamais de juger la personne : « Ma ligne directrice, c’est la rencontre. J’apprends à connaître les gens. Cela prend du temps d’instaurer une relation de confiance. C’est beaucoup plus confortable pour tout le monde de travailler ainsi. J’accompagne des femmes dans leurs réflexions et j’aide mes collègues. » Cela signifie-t-il que les consultations peuvent aboutir à un refus ? « On se situe entre la liberté du corps pour la femme et la liberté de conscience pour le médecin », répond-elle, « Je peux simplement vous dire que la clause de conscience a déjà été utilisée. Dans ces cas, il ne s’agit pas non plus de remettre en cause le choix de la patiente. C’est nous qui avons besoin de plus de temps. On ne ferme pas toujours définitivement la porte. Et si la patiente est prête à nous attendre, on pourra se revoir dans le futur ».

Mais le passage chez le psy n’est pas sans signification aux yeux des associations féministes : « De nouveau, on est dans la pathologisation des désirs des femmes », argue Marie-Hélène Lahaye. « C’est frustrant de se dire qu’on me prend pour une folle et que je ne suis pas crédible », résume Belinda à l’idée de ces rendez-vous.

Je comprends que la décision soit difficile à prendre pour les médecins

« Je comprends que sans ce dispositif, la décision pour certains médecins, isolés, soit plus difficile à prendre », ajoute Yannick Manigart. D’où est venue cette idée des trois rendez-vous psychologiques ? « On a développé cela par nous-même, de notre expérience, des bonnes pratiques entendues ailleurs. » Cela vient-il des recommandations de l’Ordre des Médecins ? Non, pas forcément. Aucun avis n’a été remis par l’Ordre depuis 1988 sur le sujet. « En effet, nous répond le Professeur Van Cauwenberghe pour l’Ordre, la procédure fonctionne, on ne compte aucune plainte de la part des femmes, ni une recrudescence dans les demandes. » Cette procédure prévoit l’information de la patiente, notamment sur tous les autres types de contraception, et de s’assurer de son consentement (« Il faut être sûre qu’elle n’est victime d’aucune pression psychologique ou n’est pas sous le coup d’un choc émotionnel ») avec la signature d’un document pour protéger le médecin.

Le fossé semble grand entre la procédure prévue par l’Ordre des Médecins et sa mise en application par les médecins. Pour l’ordre, le message important reste le suivant : « Le respect de la patiente est prioritaire. Mais enlever un organe sain chez une personne saine, cela nécessite que l’on prenne des précautions. Aux yeux de la loi, cela peut être perçu comme une attaque à la santé ou à l’intégrité de la personne. » Les praticiens sont sur la défensive.

Faire valoir ses droits

Autre approche. Les gynécos peuvent suggérer à leurs patientes… la vasectomie de leur conjoint : « S’il s’agit vraiment de stérilisation au sein d’un couple, pourquoi ne pas plutôt envisager la stérilisation du partenaire masculin ? La vasectomie est beaucoup moins invasive, elle peut se pratiquer au cabinet », explique la docteure Pintiaux. « Là, pas d’anesthésie générale et de geste chirurgical à risque », précise le docteur Manigart. « Si cela ne marche pas pour moi, mon compagnon est tout à fait ouvert », dit Belinda. En Belgique, selon l’INAMI, les vasectomies auraient augmenté de 16,5% entre 2006 et 2016 tandis que les ligatures seraient en baisse. Un signe de changement dans la charge de la contraception ?

Sauf que certaines femmes, comme Julie, tiennent vraiment à cette ablation. « Mon corps, mon choix, est-ce si difficile à comprendre ? » s’agace Miriam Ben Jattou. « La patiente peut exiger que le médecin qui refuse transmette à un autre soignant. Dans les hôpitaux, on peut passer par le médiateur, mais cela ne marche pas à tous les coups. » En attendant que leur désir soit écouté sans crainte, il semble important de créer des plateformes de partage pour les femmes : « On devrait créer en Belgique un fichier de praticiens favorables. Eux-mêmes devraient se faire connaître, ce serait un acte militant », plaide Marie-Hélène Lahaye.

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