Un faux chercheur prône les vertus imaginaires du lichen contre le cancer

Des expériences bidon faites par des chercheurs imaginaires, pourtant publiées dans près de 150 revues scientifiques
Des expériences bidon faites par des chercheurs imaginaires, pourtant publiées dans près de 150 revues scientifiques - © Andrew Burton - IMAGEGLOBE

Un dénommé Ocorrafoo Cobange a fait publier dans près de 150 revues "scientifiques" un article expliquant les prétendus bienfaits du lichen pour soigner le cancer. Mais derrière cette supercherie, il y a en réalité un chercheur tout à fait sérieux qui est parvenu, ni plus ni moins, à mettre à mal le caractère scientifique des revues en Open access, soit l'édition scientifique en libre accès. Remue-ménage dans le monde académique.

L'article signé de la main d'Ocorrafoo Cobange a été soumis à 304 revues scientifiques. Plus de la moitié d'entre elles ont accepté de le publier. Et pourtant, tout est faux dans cet article, jusqu'à son auteur, qui n'existe pas plus que l'Université dont il est supposé provenir, le Wassee Institute of Medicine à Asmara. Et quant aux propriétés anti-cancer du lichen, elles sont tout à fait imaginaires. 

"N'importe quel relecteur ayant un peu plus qu'un connaissance de base en chimie et la capacité de comprendre un graphique de données basique aurait dû épingler directement les lacunes du papier. Les expérimentations présentées sont désespérément déficientes, d'autant que les résultats sont insignifiants" explique, dans la revue Science, le véritable auteur de l'article bidon, John Bohannon.

Ce biologiste a en réalité voulu tester la scientificité des revues en libre accès. Dans un article intitulé "Who's afraid of peer review?", il explique que les revues qui disent procéder à une évaluation des articles en "peer review" (relecture par les pairs, soit d'autres scientifiques), ne le font pas forcément. Ce faisant, John Bohannon lève le voile sur ce qu'il appelle le "wild west" de la publication académique : un marché juteux. 

En effet, les auteurs qui souhaitent publier dans ces revues pseudo-scientifiques décriées se voient parfois réclamer des sommes d'argent. Et de jeunes chercheurs acceptent parfois de payer, par méconnaissance du système, ou parce qu'ils ont tout simplement besoin que leurs travaux soient publiés quelque-part. 

Par ailleurs, certaines revues qui se disent basées aux Etats-Unis, comme l'American Journal of Polymer Science, auraient des adresses plutôt étranges, comme un croisement entre deux autoroutes. En traquant les adresses IP, John Bohannon a remarqué que plusieurs de ces sociétés d'édition scientifique étaient en réalité basées en Inde. 

La prudence du monde académique

Nous avons demandé à Marc Boutry, professeur de Biochimie physiologique à l'UCL, si le monde académique belge avait conscience de l'ampleur de la supercherie. "Je reçois en tous cas de plus en plus d'invitations à publier dans des revues que je ne connais pas. Et dont je me méfie. Ces revues sont encore trop jeunes et elles n'ont pas encore 'fait leurs maladies' comme on dit. Mais c'est vrai qu'on est parfois harcelés par email, par Hindawi par exemple. Et je peux comprendre que certains jeunes chercheurs qui auraient des difficultés à publier soient tentés de soumettre dans ces nouvelles revues... qui par ailleurs ne sont pas toutes mauvaises".

Mais selon le professeur, ces revues émergentes ne représentent pas un danger pour la science sur le long terme. "Il y a malgré tout un contrôle. Parce que la science est bâtie sur les résultats publiés. Si un article annonce une nouveauté, les labos vont en tenir compte. Et ils vont réaliser rapidement si les résultats annoncés sont probants ou non, puisque la science est basée sur la reproductibilité des résultats".

Une revue qui ne pratique pas le peer review dans les règles de l'art, c'est donc le serpent qui se mord la queue. Mais qu'à cela ne tienne : le professeur Marc Boutry en utilisera peut-être les articles pour exercer l'esprit critique de ses étudiants. 

A. Degand

 

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