Les soldes se suivent et se ressemblent tandis que le business model de l’industrie du textile persiste et signe dans ses travers

Premier week-end des soldes dans un pays qui déconfine après une année bien difficile. À Louvain-la-Neuve, Philippe Sofkope tient un magasin depuis 15 ans. Si la crise sanitaire est une vraie difficulté, cela fait plusieurs années qu’il remarque une différence dans la consommation de ses clients.

"Si je remonte à six ou sept ans en arrière, le premier jour des soldes, c’était miraculeux, explique-t-il sur nos antennes à l’occasion du début de soldes. On avait des gros samedis et là, depuis quatre ou cinq ans, oui, ce sont des belles journées mais ce n’est pas transcendant. Les gens ont pris d’autres habitudes. Ils ont moins de besoins."

Moins de besoins, changement d’habitudes, une consommation plus responsable… Voilà des mots qui ont pas mal résonné pendant la crise sanitaire au moment où l’on pensait au fameux "monde d’après", un monde où l’on n’épuiserait plus les ressources de notre planète. Or les soldes, si elles permettent de faire de bonnes affaires, sont un symptôme d’un monde où l’on produit trop et où il faut écouler la marchandise. C’est ce que nous dit Sanna Abdessalem, coordinatrice chez Achact asbl, une asbl qui défend les droits des travailleurs dans l’industrie textile.

"Ce qui est problématique, c’est surtout le modèle économique sur lequel l’industrie de la mode est construite, commente la coordinatrice. Les soldes sont l’un des éléments de ce modèle mais pas le seul. Les prix bas, les collections multipliées en font partie aussi. Les soldes sont l’occasion de se poser des questions sur le modèle plus large."

Fast fashion et conditions de travail dramatiques dans le textile ont souvent été dénoncées ces dernières années. Si le consommateur fait ses propres choix, c’est surtout à l’industrie d’être plus responsable. Alors, a-t-elle réduit le nombre de collections ? Les conditions de travail des ouvriers et ouvrières du textile se sont-elles améliorées ?


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A cette dernière question, Sanna Abdesalemem répond "non" sans hésiter. "Aucun changement. C’est même pire. La crise sanitaire n’a rien amélioré. L’opinion publique a vraiment été choquée par les images en 2013 de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh. C’était une catastrophe évidente qui a fait plus de 1100 morts."

Un événement qui a réveillé les consciences mais qui n’a pas empêché la pandémie de faire des dégâts sur la réalité des travailleurs et travailleuses en Asie de l’Est et du sud-est, mais aussi en Europe orientale. "On avait déjà observé auparavant que les salaires n’étaient pas suffisants pour vivre, poursuit Sanna Abdesalemem. On plaidait pour que les marques paient un salaire vital. Avec la pandémie, le salaire minimum n’est pas atteint. Les ouvriers ne touchent que 60%, parfois même 40% d’un salaire déjà très bas."

22% des salaires retenus

Dès que la Chine a été touchée par le Covid 19 en décembre 2019, les premiers impacts se sont fait ressentir sur ces filières. "La Chine a très vite fermé ses frontières et donc, très vite, les usines de confections n’ont plus été approvisionnées en matière première, continue Sanna Abdesalemem. Les travailleurs et travailleuses étaient donc déjà impactés : fermetures d’usine, licenciements massifs parfois sans indemnités, salaires impayés ou amputés et recrudescence de la répression syndicale. Lors des licenciements, les premières travailleuses licenciées étaient les déléguées syndicales."

L’organisation de défense des droits des travailleurs Worker Rights Consortium a publié dernièrement un rapport basé sur des entretiens avec plus de 1100 travailleurs et travailleuses de l’industrie de l’habillement (Ethiopia, Honduras, India, et Myanmar). Il montre que 22% des travailleurs employés ont signalé des retenues de salaires injustes, tandis que près de 80% de ceux qui ont perdu leur emploi n’ont pas reçu l’intégralité de leurs indemnités de licenciement.

Bershka, Zara, Uniqlo ou encore Maje dans le viseur de la justice française

Des conditions de travail catastrophiques auxquelles s’intéresse la justice française. Elle est en train d’enquêter sur un cas bien particulier : celui des Ouïghours en Chine. Là-bas, la situation serait encore pire puisqu’il s’agirait de travail forcé.

Quatre multinationales sont ainsi accusées de tirer profit du travail forcé des Ouighours, cette minorité musulmane violemment réprimée par la Chine. Une enquête a même été ouverte pour "recel de crimes contre l’humanité". Une charge lourde et assez rare.

C’est le parquet antiterroriste français qui est à la manœuvre. Il va s’intéresser à des groupes mondialement connus du prêt-à-porter. Il y a Uniqlo, Fast Retailing, Inditex, la maison mère de Zara et Bershka entre autres. Il y a aussi SMCP qui détient des marques un peu plus luxueuses comme Sandro ou Maje.


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L’enquête devra dire si ces multinationales ont commercialisé des vêtements fabriqués, en tout ou en partie, par des Ouïghours soumis au travail forcé en Chine. Il y a un an, un centre d’étude australien avançait le chiffre de 80.000 Ouïghours transférés dans des usines entre 2017 et 2019.

Plus globalement, selon des défenseurs des droits humains, ce sont plus d’un million de membres de cette minorité musulmane qui sont ou ont été internés dans des camps de rééducation.

L’enquête ouverte par la justice française ne sera peut-être pas la seule. Au début de l’année, une autre plainte a été déposée en France contre Nike. Visée par l’enquête, la marque japonaise Uniqlo a affirmé ne pas recourir à du travail forcé au Xinjiang (nord-ouest de la Chine).

Le plastique, toujours fantastique

Ces manques d’approvisionnement n’ont donc pas été l’occasion de revoir le modèle de production, que ce soit en matière de droits sociaux et humains ou d’impact environnemental. Une étude publiée le mois dernier par la Société royale des arts de la manufacture et du commerce au Royaume-Uni montre que malgré leurs engagements et promesses en faveur d’une mode plus circulaire et responsable, certains géants de la fast fashion conçoivent toujours une majorité de leurs vêtements avec des plastiques nocifs pour l’environnement.

Ainsi, près de 9 vêtements sur 10 sont fabriqués avec du plastique. Polyester, acrylique, nylon et polyamide… Regardez l’étiquette de vos vêtements : ils en contiennent probablement. Si ces matières sont élastiques, légères et facilitent l’évacuation de la transpiration, elles sont aussi une catastrophe pour nos océans. Au lavage, ces pièces rejettent en effet des microfibres plastiques dans les cours d’eau. Chaque année, l’équivalent de 50 milliards de bouteilles plastiques est rejeté en mer selon l’ADEME, l’Agence de la transition écologique en France.

Alors on fait quoi ?

Si le consommateur se tourne davantage vers la seconde main ou via des marques écoresponsables encore peu nombreuses, c’est surtout au monde de l’industrie de se remettre en question.

Le Parlement fédéral est en train de travailler sur "le devoir de vigilance" des entreprises. Il s’agit de l’obligation pour les entreprises de mettre en œuvre des processus permanents, pour "identifier, prévenir, atténuer, faire cesser et réparer tout abus potentiel ou effectif des droits humains, sociaux et des normes environnementales", et ce, tout au long de la chaîne de production, sous-traitants y compris. À voir où ces travaux mènent…


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En attendant, ce sont surtout les entreprises qui prennent des mesures individuellement. Et pour cela, Sanna Abdessalem conseille de les interpeller sur les réseaux sociaux via des hashtags et des tags. "Car c’est via leurs consommateurs que les marques réagissent." Une campagne a d’ailleurs été lancée dans ce sens par Achact.

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