Les "paper mills", moulins à papiers, vendent des centaines de fausses études scientifiques

Les "paper mills", moulins à papiers, vendent des centaines de fausses études scientifiques
Les "paper mills", moulins à papiers, vendent des centaines de fausses études scientifiques - © stock_colors - Getty Images

C’est un récent article de L’Express qui a attiré notre attention sur ce fléau. Des "fermes à fausses études", ou "moulins à papiers" (paper mills) fabriquent à la chaîne des articles scientifiques bidons. Ces fabriques se développent principalement en Chine. Leurs documents sont vendus quelques milliers d’euros à des médecins ou des chercheurs qui en ont besoin pour leur CV.

Des chasseurs et chasseuses de fausse science, qui se décrivent comme des "détectives médico-légaux" ont mis au jour ces "paper mills" : au cœur de cette enquête, on trouve Elisabeth Bik, une microbiologiste néerlandaise installée à San Francisco. C’est elle qui, avec une petite équipe de bénévoles, a révélé sur son blog "Science Integrity Digest", l’existence du plus gros moulin à papiers identifié à ce jour.

Mêmes images

Cette fabrique de fausses études chinoise a vendu de tels papiers à des médecins ou chercheurs chinois qui les ont publiés dans des journaux scientifiques. Elle a produit plus de 500 articles différents, mais utilisant la même série d’images quasi identiques.

Elisabeth Bik et son équipe ont observé que tous ces papiers contenaient des images de Western blot (une méthode de biologie moléculaire qui permet la détection et la visualisation de protéines) qui contiennent des motifs de fond similaires et des bandes "inhabituellement nettes dépourvues de frottis, de taches ou de points, qui apparaissent souvent dans de telles images", d’après la revue Science.

Pour Elisabeth Bik, un "moulin à papier" est "sans doute un laboratoire, ou à tout le moins une société commerciale, qui vend des articles contre de l’argent." "Nous pensons", dit-elle, "que ces articles sont complètement inventés, ils se servent de photos, parfois faites en laboratoire, parfois volées ailleurs, parfois générées de façon artificielle. C’est un studio où il y a des designers, des rédacteurs scientifiques, et des commerciaux. Ça doit être une équipe. Et ils vendent ces articles à des médecins en Chine, parce qu’ils ont besoin de ça d’un article publié dans une revue reconnue internationalement, pour avoir une promotion dans leur carrière."

Une pratique répandue et pas toujours frauduleuse

Hervé Maisonneuve est médecin de santé publique et rédacteur scientifique. Il explique les raisons de cette pratique, qui se situe parfois aussi dans les limites de la légalité : "Pourquoi il y a ça, c’est parce qu’il y a une pression sur les chercheurs, à beaucoup publier, et dans le même temps, des sociétés de services, soit existantes, soit créées, se sont mises au service des chercheurs pour écrire à leur place des articles. Il faut savoir que dans certains domaines de la biologie et de la médecine, quand il y a des recherches industrielles, ces recherches ont l’habitude d’être écrites par des auteurs externes, et non par les auteurs eux-mêmes. Ils sont payés. Donc, il existe des sociétés de communication déjà existantes, dont l’intégrité est parfois limite, et qui ont déjà l’habitude de faire ce travail. Et elles le font aussi aux Etats-Unis parfois pour des jeunes doctorants qui ont le couteau sur la gorge, pour leur faire des articles."

"Publish or perish"

Depuis une trentaine d’années, explique Hervé Maisonneuve, pèse sur les chercheurs "la pression des institutions universitaires pour nommer les carrières, des instituts de finance, pour attribuer de l’argent, de plus en plus rare. En général, ils ont pris pour indicateur, pour évaluer cela, le nombre de publications plutôt que la qualité." Le rédacteur scientifique fait exception pour l’Australie, qui commence à dire que les jurys devraient lire les publications pour en évaluer la qualité. "Mais aujourd’hui", dit-il, "on est encore dans un système qui reste sur un volume de publications."

Publier ou périr, tel est donc le dilemme auquel sont confrontés les chercheurs. Que faire pour changer cela ? Comme l’Australie, évaluer la qualité des publications, plutôt que le nombre. Une autre piste serait de généraliser l’open science, la "science ouverte", et mettre toutes les études et leurs données en accès ouvert gratuit sur internet.

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