Les métiers techniques hyper-genrés, une fatalité?

Les métiers techniques hyper-genrés, une fatalité?
Les métiers techniques hyper-genrés, une fatalité? - © Tous droits réservés

Les métiers techniques sont encore hyper-genrés aujourd'hui, en 2020. Olivier Marchal, sociologue et directeur de la Cité des Métiers de Charleroi, estime que ce phénomène trouve son origine déjà sur les bancs d'école, mais pas seulement...

En janvier, nous vous racontions l'histoire de Anissa, étudiante en mécanique auto, qui, au contraire de ses camarades masculins, avait essuyé une vingtaine de refus de garages avant qu’un lui offre un contrat d'apprentissage.

Cette semaine, c'est Sudpresse qui révélait l'histoire de Clara, Stacy et Felicia, étudiantes en quatrième année secondaire, section carrosserie, dans un institut de Grivegnée, en région liégeoise. Elles n'avaient pas réussi à trouver de stage, les carrossiers refusant leur candidature. Résultat : elles allaient se retrouver en option cuisine. Finalement, de nombreux carrossiers se sont dit prêts à les accueillir dans leurs entreprises.


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Olivier Marchal, sociologue et directeur de la Cité des Métiers de Charleroi, trouve que c'est un problème de masse : "Cette galère pour trouver des stages et que quand on ne les trouve pas, on doit changer de section, il n'y a pas que les filles dans l'enseignement qualifiant qui le vivent, il y a aussi beaucoup de garçons. Et surtout, maintenant, quand on se centre sur le récit de ces trois jeunes étudiantes, c'est très parlant dans les milieux très masculins. Certains métiers peinent à accepter dans leur sein, dans leurs entreprises, des filles, qui sont pourtant à compétences égales, extrêmement compétentes.

Selon le sociologue, ce cas est aussi très parlant parce qu'il montre finalement que toute la société est encore très divisée en matière de travail et de fonction sur la question garçons-filles.

2% de filles dans les sections de construction

"La distinction fille/garçon se retrouve déjà sur les bancs d'école. C'est vrai que c'est compliqué dans le milieu professionnel parce que la puissance publique a moins de leviers pour faire changer les choses, alors qu'elle a des leviers au niveau de l'école, de l'université ou des entreprises publiques. Quand vous regardez la structuration de l'enseignement qualifiant, vous vous apercevez qu'au moment où on oriente les élèves, où les élèves doivent faire un choix — et c'est souvent déjà en situation d'échec — les filles vont choisir des métiers traditionnellement attribués aux filles et les garçons des métiers aux garçons. Selon des chiffres de la Fédération Wallonie-Bruxelles,  il n'y a que 2% de filles dans les sections de construction et dans les sections de l'industrie. Par contre, on va en retrouver 90% dans les sections d'habillement et 80% dans les soins aux personnes. Donc, les choix sont en fait très genrés dès l'école."

Le choix ou pas?

La question du choix est très compliquée parce qu'on doit déjà se poser la question de savoir si on accompagne vraiment nos élèves à faire des choix. L'OCDE, il y a à peine quelques semaines, a donné une très mauvaise note à la Belgique en matière d'orientation.


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Olivier Marchal commente: "On n'oriente que quand il y a des échecs, ce ne sont que ceux qui sont en échec scolaire qui doivent se poser la question d'autres filières que le général, donc ce n'est déjà pas super cool pour faire des choix positifs. On est les professionnels de la relégation et de l'orientation par défaut. Et donc, clairement, dans toutes les situations, on s'aperçoit que l'humain, en situation d'incertitude, quand il doit faire un choix, il va se raccrocher à ces stéréotypes. Et parmi ces stéréotypes, il y a les stéréotypes de genre."

Phénomène lié aux métiers techniques?

Le directeur de la Cité des Métiers de Charleroi estime que ce phénomène n'est pas seulement lié aux métiers techniques : "On s'aperçoit que les fonctions qu'on attribuait au domestique, au soin, à l'éducation des nourrissons, s'occuper des gens revenaient plutôt les filles. Et puis, la puissance, la force, l'extérieur et le politique, c'était l'homme. Mais si vous regardez certains métiers, comme gynéco, ça a été très longtemps un bastion de la masculinité, alors qu'on est quand même bien d'accord que c'est une question très féminine."

Pour lutter contre les métiers hyper-genrés, Olivier Marchal est convaincu qu'un simple décret ne peut pas changer la société: "Il faut alimenter les imaginaires — les films, les séries, les émissions télé, les cours d'école — de modèles nouveaux."  

Il prend l'exemple de l'initiative "Femmes dans la construction " lancée par la Fédération de la construction, où on montre à travers les réseaux sociaux des modèles de femmes couvreurs ou de femmes maçons qui ont réussi. Il ajoute: "Il faut donc briser ces stéréotypes en travaillant l'imaginaire des gens. Et dans ce sens, je pense que la télévision a un rôle à jouer. On n'est pas obligé de devenir The Voice pour devenir quelqu'un. On pourrait donc aussi imaginer des émissions télévisées qui brisent ce genre de stéréotypes.

Avant de conclure: "Il y a aussi le club des parents et le club des professeurs qui doivent se questionner sur l'impact de leurs regards, parce que leurs attentes sont souvent bourrées de stéréotypes et ils feraient mieux d'écouter plus souvent leurs élèves. Après, il faut aussi que le monde de l'entreprise s'ouvre et s'adapte. Ça serait bien d'avoir de la place pour des mécaniciennes, pour des esthéticiens ou pour justement des gynécologues au féminin."

Extrait de Matin Première du 13/02/2020

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