Les humoristes belges en quête d’un statut : "Officiellement, on n’existe pas"

La crise sanitaire a fortement impacté le monde culturel en Belgique. Les humoristes aussi ont été particulièrement touchés, d’autant qu’ils sont souvent éloignés des circuits subventionnés par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Vincent Taloche, célèbre humoriste du duo qu’il forme avec son frère depuis 27 ans, s’est rendu compte que son métier n’était même pas reconnu officiellement.

Secteur "évènementiel"

Nous retrouvons les deux frères à Liège, dans la superbe salle de l’Orchestre Philharmonique Royal. Le duo comique y répète le spectacle d’ouverture du Voo Rire Festival avec l’orchestre et son chef Gergely Madaras. Entre deux scènes, Vincent Taloche nous explique qu’en cherchant des aides pour les nombreux humoristes qui le contactaient pendant le confinement, il s’est rendu compte que la Fédération Wallonie-Bruxelles ne reconnaissait pas son secteur.

J’ai appris que je n’étais pas un artiste

"Quand on va sur le site du ministre de la Culture, raconte-t-il, on voit les arts de la scène. Alors je clique et là je vois que le théâtre est reconnu, la danse est reconnue, les arts forains sont reconnus, le cirque est reconnu… Mais le monde de l’humour pas du tout ! Quand on a commencé à demander des aides, je me suis retrouvé à discuter avec des gens de l’évènementiel. J’ai appris que je n’étais pas un artiste. Officiellement, on n’existe pas en tant qu’artiste, on est dans la branche évènementielle. C’est là que je me suis dit qu’il y avait un gros souci. Et je me suis dit pourquoi on ne profiterait pas de cette crise sans précédent en 2020 pour se dire : est-ce qu’on va un jour dire qu’on est d’accord de considérer que l’humour est un art ?"

L’humour comme accès à la culture

Pourtant, Vincent Taloche en est convaincu : l’humour remplit les salles et il est une formidable porte d’entrée du grand public vers les théâtres et la culture.

"La plupart des gens viennent pour la première fois de leur vie dans une salle de spectacle grâce à l’humour, constate-t-il. Rien que pour ça, il serait logique qu’on soit reconnu".

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Les frères Taloche et le chef de l’OPRL Gergely Madaras en pleine répétition du spectacle d’ouverture du Voo Rire Festival de Liège. © Sarah Heinderyckx

Moyens financiers et humains

Le projet des Taloche : créer une fédération des professionnels de l’humour en Belgique pour soutenir et défendre un secteur particulièrement touché par la crise et qui n’a pas pu bénéficier des quelques soutiens à la culture.

"Pourquoi cette forme d’art ne serait pas aidée par des subsides ou du tax shelter, puisqu’on n’y a pas droit pour le moment ? S’interroge celui qui se présente comme un producteur saltimbanque. Il y a un vivier tellement intéressant dans l’humour belge, et il est reconnu de plus en plus dans les autres pays… Je pense que c’est le moment de donner des moyens financiers et humains, pourquoi pas des salles, pour que cette expansion de l’humour ne fasse que jaillir. On nous dit tout le temps qu’on a besoin de rire… Mais alors, aidons-nous !"

Soutenir les jeunes talents

Le projet des frères Taloche a très vite reçu le soutien d’une cinquantaine d’humoristes belges parmi lesquels Kody, Bruno Coppens, Guy Home ou encore Florence Mendes. À terme, ils prévoient même la création d’une école de l’humour, à l’image de ce qui existe déjà au Québec. Objectif : soutenir les jeunes talents.

"À travers nos émissions de télé, pendant 20 ans de Signé Taloche, et depuis 10 ans à travers le festival, on a toujours voulu qu’il y ait au moins un ou deux humoristes débutants pour les faire connaître auprès du grand public, raconte Bruno Taloche, l’aîné des deux frères. Je crois qu’eux aussi ont besoin d’un soutien encore plus particulièrement pour l’instant, et si on peut leur apporter ce soutien, on va essayer de le faire".

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Farah, jeune talent propulsé par les frères Taloche au Festival du Rire de Liège en 2018. © Tous droits réservés

Le stand-up ? Un art mineur…

Farah fait partie de ces jeunes talents ravis du projet lancé par les Taloche. L’humoriste bruxelloise s’est lancée il y a 5 ans sur la scène du King’s of Comedy Club à Ixelles. Elle s’est vite rendu compte que l’humour n’était pas le bienvenu dans toutes les salles.

"Le Stand-up il y a encore cinq ans en Belgique était un peu considéré comme un art mineur, se souvient la jeune humoriste. Et donc par exemple des centres culturels disaient non, on ne propose pas des spectacles de stand-up parce que ça ne correspond pas aux valeurs de diffusion culturelles, alors que j’imagine que ce sont des gens qui n’ont jamais vu de spectacles de stand-up".

On est un peu tous autodidactes au début

Petit à petit, les choses changent, mais pour les jeunes humoristes qui débutent, une vraie structure, voire une école de l’humour imaginée par Vincent Taloche seraient précieuses.

"On est un peu tous autodidactes au début, confie Farah. On commence par où ? On va voir s’il y a une scène ouverte quelque part, c’est un peu du bricolage. Même si la scène est la meilleure école, je pense que si on veut faire de l’humour son métier il faut qu’il y ait une école pour ça. Donc vraiment, le projet de Vincent est vraiment crucial en Belgique".

Une rencontre est prévue la semaine prochaine entre les frères Taloche et la ministre de la Culture Bénédicte Linard, pour un jour, qui sait, rendre à l’humour belge ses lettres de noblesse.

Virginie Hocq : De quoi en perdre le sourire (JT du 15/10/2020)

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