"Les enfants de la collaboration" : un film événement brise le tabou de la collaboration dans la Belgique francophone de 1940-1944

" Les enfants de la collaboration " : un film événement brise le tabou de la collaboration dans la Belgique francophone de 1940-1944 :
" Les enfants de la collaboration " : un film événement brise le tabou de la collaboration dans la Belgique francophone de 1940-1944 : - © Tous droits réservés

"Je suis née en prison, j’ai été placée dans un orphelinat jusqu’à l’âge de huit ans". Yolande Keil est née dans l’immédiate après-guerre. Pendant l’occupation allemande, ses deux parents espionnaient pour le compte des nazis. Ce jour-là, elle découvre, aux Archives de l’Etat, le dossier d’instruction de sa mère, Raymonde Deffrasne. Raymonde espionnait et dénonçait ses concitoyens.

"Ce document officiel stipule bien, lui explique Alain Colignon, historien au Cegesoma (Centre d’Etudes et de Documentation Guerre et Sociétés), que suite aux dénonciations de votre maman, cinq personnes ont été arrêtées, quelques-unes ont été déportées, en l’occurrence deux personnes, qui ne sont jamais revenues d’Allemagne".

"Elles sont mortes…", enchaîne Yolande.

"Les enfants de la collaboration" (de Tristan Bourlard et Cécile Huwart) est un film événement, parce que pour la première fois, il donne la parole aux descendants de collaborateurs de la seconde guerre mondiale en Belgique francophone et germanophone. Ce ne fut pas facile : sur des dizaines d’enfants et petits enfants contactés, seuls sept ont accepté de raconter leur passé familial. C’est que le sujet est encore tabou.

Ce travail documentaire a été réalisé en Flandre, dans "Kinderen van de collaboratie", diffusé en 2017 sur Canvas. C’est désormais chose faite aussi au sud du pays.

Son grand-père a fait fermer des usines tenues par des Juifs

Dans leurs récits, les témoins partagent pour la plupart leur souffrance et leur colère. Alain Kerkhofs a découvert par hasard, sur internet, que son grand-père était un collaborateur économique. Directeur de l’Office belge du textile pendant la guerre, il fait fermer des usines tenues par des Juifs.

Comme les autres descendants, il lit pour la première fois, pour les besoins du film, le dossier de son aïeul : "Ce que je comprends, c’est que mon grand-père aurait favorisé la concentration des fabriques de tissu en en faisant fermer certaines… dont celles tenues par des Juifs. Au début, on a cru que c’était pour rentabiliser les outils, mais la décision de fermeture ne s’est pas faite sur des critères de productivité mais bien sûr des critères raciaux".

Dans les nombreuses pages du dossier, il lit que son grand-père "s’est félicité d’avoir pu satisfaire les autorités allemandes".

Un beau-père engagé dans l’armée allemande

Philippe Debruyne a subi toute son enfance la dureté de son beau-père, qu’il a soupçonné d’avoir été dans les Waffen SS sur le front de l’Est : "Il avait une telle connaissance de l’armée allemande et du front de l’Est que quand j’avais 12 ou 13 ans, j’ai commencé à me poser des questions".

Il découvre le dossier judiciaire de ce beau-père, Georges Robert : "On le reconnaît très bien, il n’avait pas fort changé". Georges Robert est parti sur le front, aux côtés des Allemands. A-t-il participé aux atrocités de la guerre ? On sait que les Waffen-SS, les escadrons nazis les plus fanatiques, ont massacré des milliers de Juifs à l’Est. Alain Colignon, historien, commente les archives : "Votre beau-père a travaillé pour l’organisation Todt, une organisation liée au parti nazi, qui se chargeait du génie et des travaux de construction lourde, notamment sur le front du Mur de l’Atlantique". Georges Robert était engagé comme gardien/surveillant. Il était donc armé.

Pour Philippe, cette plongée dans le passé a été libératrice : "J’ai envie de dire qu’il a saboté ma jeunesse et mon enfance. J’ai envie de me dégager de tout ça. C’était un type minable dans le fond".

Le petit-fils de Léon Degrelle dans le déni

Et puis, il y a ce témoignage, le plus dérangeant, du film, de José Antonio della Rosa Degrelle, le petit-fils de Degrelle, qui affirme que son grand-père, qu’il admire toujours profondément, "n’était pas vraiment nazi, puisqu’un bon catholique ne peut pas être nazi".

Le 27 décembre 1944, Léon Degrelle est condamné à mort. A la lecture du jugement, son petit-fils a une réaction stupéfiante : "La première chose que je sens, c’est que c’était un jugement absolument injuste. C’est une vengeance, pas un jugement. Croire que juger quelqu’un dans l’état d’esprit qu’il y avait et dans les circonstances de la guerre, croire que les accusations sont vraiment réelles, c’est une hypothèse, c’est impossible".

"Donc, vous ne faites aucune confiance en la justice belge telle qu’elle s’exprime à la fin de la guerre ?", lui demande dans le film Chantal Kesteloot, historienne au Cegesoma et aux Archives de l’Etat ? 

"Aucune, répond José Antonio Degrelle, ni avec lui, ni avec personne".

Déni absolu de l’histoire, dans le chef du petit-fils de Léon Degrelle, qu’il a connu enfant dans l’Espagne franquiste ou le rexiste s’était réfugié.

Les tribunaux militaires ont fait un travail remarquable

"A la libération, les tribunaux militaires ont fait un travail remarquable, nous explique Chantal Kesteloot, dans le cas de Léon Degrelle, c’est extrêmement clair : prise d’armes contre la Belgique, participation à la création de milices, à des institutions qui détruisent les institutions nationales, en tout il y a sept chefs d’accusation et tous valent la peine de mort dans la Belgique d’alors".

Rappelons que Léon Degrelle participe activement à la création de la légion Wallonie en août 1941. La légion recrute 8000 hommes. En 1943, elle est intégrée aux Waffen-SS. Il dirige également les escadrons de la mort, qui mènent des opérations violentes en réaction aux sabotages et aux assassinats menés par la résistance. Léon Degrelle sera reçu et décoré par Adolf Hitler à deux reprises.

"Je suis très fier de mon grand-père, dit aussi José Antonio Degrelle dans le film. Si vous aviez un temps d’intimité avec lui, vous auriez pu voir que c’était quelqu’un de très amusant".

Rendre les dossiers de la collaboration accessibles

La page de la collaboration avec les nazis, l’une des plus sombres de notre histoire est-elle tournée ? A la vision du témoignage du petit-fils de Léon Degrelle, il est permis d’en douter. Mais cette collaboration est restée très minoritaire : "Sur les 400.000 dossiers ouverts à la Libération, environ 55.000 ont fait l’objet d’une condamnation, nous dit Chantal Kesteloot, historienne, cela fait moins de 1% de la population".

Comme les auteurs du film, les historiens espèrent que les dossiers d’instruction et les jugements des collaborateurs de 40-44 seront bientôt accessible à leurs descendants. Jusqu’à présent, il faut toujours l’accord du collège des procureurs généraux. Environ 300.000 Belges ont un aïeul qui a collaboré franchement avec les Allemands. L’accès aux dossiers leur permettrait de tourner la page de cette sombre partie de leur histoire familiale.

 

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