Coronavirus et effets en cascade dus au manque de matériel dans les homes : les langues se délient

Illustration - Le nombre de décès dans les homes aurait-il pu être limité avec plus de moyens dès le départ?
Illustration - Le nombre de décès dans les homes aurait-il pu être limité avec plus de moyens dès le départ? - © DIRK WAEM - BELGA

Plus de la moitié des décès du COVID-19 ont eu lieu en maisons de repos, soit plus de 4400 personnes à ce jour.

Mais ce nombre aurait-il pu être limité avec plus de moyens matériel dès le départ ?

Si le sujet reste tabou, les langues se délient. Ces dernières semaines, nous avons récolté de nombreux témoignages : du personnel soignant, des familles qui y ont perdu un proche, mais aussi des responsables de ces résidences.

Des récits qui témoignent du calvaire qu’ils ont dû endurer pendant les quatre premières semaines du confinement, parfois même un peu plus.


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"J’avais l’impression d’être un kamikaze"

La majorité de ces témoignages provient majoritairement de homes (et pas seulement des résidences privées) situés en Région bruxelloise, mais d’autres viennent aussi de Wallonie. Et dans tous les cas, ils sont unanimes : tous ont été dépassés par l’ampleur de l’épidémie, faute de moyens pour livrer le combat.

Un traumatisme que cette personne, qui a travaillé comme volontaire dans une résidence bruxelloise du CPAS, n’est pas près d’oublier : "Ce qui m’a traumatisée le plus dans cette expérience, c’est que j’avais vraiment l’impression d’être un kamikaze et d’aller de chambre en chambre en me considérant porteuse sans pouvoir réellement protéger, me protéger par rapport à un patient. Et donc, dès que je touchais une vieille personne pour faire les soins, j’avais l’impression que je la tuais indirectement, en quelque sorte".

"Je mets en cause ces gens qui font tout leur possible"

Autre témoignage, celui de cette femme qui a perdu son père dans une maison de repos : "On peut accepter la mort, mais on ne peut pas accepter le manque de soins, le manque d’accompagnement. Et le pire, c’est que quand on dénonce, fatalement, on s’en prend au personnel survivant, aux gens qui sont toujours là… C’est horrible de devoir se dire que je mets en cause ces gens qui font tout leur possible, qui sont dans une situation absolument impossible. Ce dilemme-là, il ne devrait pas exister !", dénonce-t-elle.

Une impuissance à laquelle ont été confrontés de nombreux homes, dont la résidence Archambeau en Région bruxelloise, l’une des premières à appeler l’armée en renfort : "Les soignants ne voulaient plus venir parce qu’ils se sentaient abandonnés parce qu’ils n’avaient pas de matériel de protection", se défend aujourd’hui Jean-Luc Berten, son propriétaire et administrateur, sommé il y a une semaine par le ministre bruxellois de la Santé de nommer un gestionnaire de crise.

"Quand on a appris dans les maisons de repos que les personnes âgées étaient les plus vulnérables, pour nous cela nous semblait complètement logique qu’on aurait été les premiers servis avec du matériel de protection. On ne les a pas vus pendant pratiquement un mois. Tout ce qu’on devait avoir, on l’a eu trop tard", ajoute-t-il. Et aujourd’hui encore, ce matériel arrive au compte-gouttes, affirme-t-il.

Et quand on lui demande s’il n’a pas manqué, lui-même, de prévoyance, il rétorque : "Si le Fédéral ou je ne sais qui, Bruxelles-Capitale, avec tous les moyens qu’ils ont, n’arrivent pas à faire venir du matériel en Belgique. Comment voulez-vous qu’une maison de repos comme la nôtre en trouve ?"

Une cascade en chaîne aux conséquences parfois dramatiques

C’est ce qui nous revient aussi des autres témoignages dans d’autres maisons de repos. Ce manque de matériel a joué, inévitablement, sur le nombre d’effectifs. Certains sont tombés malades et ont même perdu la vie. D’autres ont eu peur de contaminer leurs proches, parfois plus faibles. D’autres encore, ont simplement paniqué. Et puis, il y a ceux qui sont restés envers et contre tous.

Quoi qu’il en soit, le personnel, à certains moments, a dû faire des choix. C’est le cas de cet aide-soignant : "Un moment, la situation est devenue telle que l’on s’est retrouvé à devoir s’occuper de 19 personnes par membre du personnel soignant. Autant dire que les soins de base étaient très limités. On n’avait même plus le temps d’hydrater les résidents correctement. Certains sont même restés 5 heures sans boire. A tel point, que plusieurs ont fait des infections urinaires. Mais au lieu de les traiter pour cette infection, on a cru qu’ils avaient le COVID, avec toutes les conséquences que cela implique…".

"À mon avis, ils sont morts de dénutrition"

Cette infirmière, elle, a assisté, impuissante, à l’hécatombe d’une aile occupée par des personnes démentes, comme Alzheimer : "C’est là où sont partis le plus de résidents. Maintenant, moi je m’interroge de savoir est-ce que ces gens sont morts du COVID ou d’un manque de soins ? Dans 'manque de soins', j’entends aussi qu’il n’y a pas assez de personnel pour les nourrir. On a vu les gens maigrir depuis 12 jours. Dix jours avant leur décès, ces gens maigrissaient… À mon avis une c’est une dénutrition."

Et d’ajouter : "En deux semaines, dix jours même, c’est là que tout le monde a commencé à partir. On a eu parfois quatre d’un coup, puis trois d’un coup. Aujourd’hui, on en a eu deux".

"Il va falloir que l’on tire les leçons"

Certains mettent en cause la gestion de certaines directions de maison de repos, d’autres la gestion des autorités.

De toute évidence, on n’était pas prêt à faire face à ce type de crise, selon le Général Pierre Neirinckx, chef de la composante médicale de l’armée : "Je crois évidemment que ces situations ont pu exister. Il est vrai qu’il ne s’agit pas d’un système qui était prêt à faire face à ce type de crise. Il va falloir que l’on tire les leçons de ces différentes situations. Éventuellement que des directives soient données. Autant on peut avoir des plans d’urgence imposés par des services incendies qui viennent contrôler ce qu’il se passe, autant je pense qu’une pandémie dans une maison de repos n’avait peut-être pas été un élément préparé à l’avance".

"Dans toute crise humaine, il y a aussi des réactions humaines. Ces réactions sont à prendre en compte pour le futur et d’identifier ce type de comportement qu’il va sans doute falloir corriger et améliorer pour le futur", ajoute-t-il.

Notez que nous aurions aimé avoir une réaction du ministre bruxellois de la Santé, Alain Maron. Mais malgré nos nombreuses sollicitations, cela a été impossible.

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