Les écrans, un fléau pour la jeunesse ? Certains enfants "ne décrochent pas du tout, et sont littéralement intoxiqués", assure Nadia Echadi

Les enfants sont-ils trop plongés dans les écrans ? Est-ce un fléau pour la jeunesse ? Des questions posées ce vendredi matin sur la Première à Nadia Echadi, enseignante en primaire, fondatrice de Maxi-Liens, une asbl qui a notamment pour but de venir en aide aux enfants en situation d’exil, et fondatrice également d’Ergonomic Pédaconcept, ce concept pédagogique qui veut faire changer la posture des écoles par rapport aux enfants. Elle a publié une carte blanche ce jeudi dans La Libre Belgique, intitulée "Les écrans, ce fléau contre lequel l’école pourrait lutter".

Des enfants accros aux écrans de plus en plus tôt

Tout d’abord, ce constat : on le sait, on le remarque de plus en plus, les enfants d’aujourd’hui sont devenus réellement accros aux écrans. Un constat que Nadia Echadi peut également observer au niveau de son métier d’enseignante. Elle souligne que cela se produit de plus en plus tôt. Les adolescents devant des écrans à partir de 12-13 ans, est un phénomène connu "mais ici, je suis vraiment confrontée à des enfants qui entrent en première primaire et qui sont vraiment affectés par les écrans, parce qu’il y a un énorme appauvrissement du langage et parfois même de la psychomotricité fine".

L’enseignante observe qu’il y a quelques années on avait en général un ou deux enfants avec des difficultés, souvent, parce qu’ils étaient allophones et le français était la deuxième langue. Mais aujourd’hui, dit-elle, il y a de plus en plus d’enfants francophones qui sont dits vulnérables, et c’est vraiment très inquiétant. "Je suis assez préoccupée".


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Des enfants "qui ne décrochent pas du tout, qui sont littéralement intoxiqués"

Des enfants qui, déjà en primaire, dès 6 ans donc, passent parfois plusieurs heures par jour devant leur écran ? "Oui", nous dit la fondatrice de l’asbl Maxi-Liens "et parfois des week-ends entiers, qui ne décrochent pas du tout, qui sont littéralement intoxiqués". Elle rappelle qu’il y a des campagnes de sensibilisation depuis de nombreuses années à la télévision.

Il y a aussi la ligne du temps que l’on retrouve sur le site de yapaka.be "3-6-9-12, maîtrisons les écrans". "Et donc, de manière générale, on a l’impression qu’on le sait et qu’on fait attention, mais c’est vrai que les écrans ont pris vraiment une ampleur énorme et on assiste à des enfants qui, dès le berceau, dès quelques mois, sont avec un smartphone dans la main et ils ne savent plus faire autre chose". Elle note aussi que le prix des téléphones et des tablettes se sont démocratisés et que "toutes les couches de la société y ont accès, et c’est la grande facilité".


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La nécessité d’un contrôle parental

Entre 4 et 6 ans, les enfants ne sont absolument pas capables de gérer la relation à l’écran, constate Nadia Echadi.

L’enfant ne demande même pas à manger tellement il est sous l’emprise des écrans

"Il faut qu’il y ait absolument un contrôle parental. Et le problème, c’est que la tablette est tellement facile. Quand on a son enfant devant la tablette, il est tellement hypnotisé que plus rien ne compte autour de lui, il ne demande même pas à manger tellement il est sous l’emprise des écrans". Et le danger pour l’enseignante, c’est que les enfants vont commencer à surfer sur YouTube, "et on scroll, on scroll, on passe d’une vidéo à l’autre et ça ne s’arrête pas. Et c’est vrai que c’est la solution de facilité, parce qu’un enfant qui joue met du désordre et fait du bruit, tandis que quand il est devant son écran, il est complètement hypnotisé, l’ordre dans la maison reste, le silence règne, le calme, et les parents peuvent vaquer à toutes leurs occupations".


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Le vocabulaire s’appauvrit… Mais pas seulement

Les conséquences observées par Nadia Echadi dans son métier d’enseignante ? Un langage qui s’appauvrit ? Effectivement, dit-elle, mais ce n’est même uniquement au niveau du vocabulaire.

Alors oui : "le vocabulaire est très pauvre. Parfois, j’ai des enfants face à moi dont le français est la seule langue et qui ne sont même pas capables de nommer des objets de la vie courante, des animaux communs. J’ai déjà eu des enfants qui confondaient une vache et une girafe".

Voilà pour le vocabulaire, mais "même au niveau de la syntaxe, de la structure de la parole, de l’expression des idées, de l’expression des émotions, les enfants ne sont vraiment plus capables de le faire". Et lorsque l’enseignante, à travers des activités, tente de les faire parler pour essayer de réactiver un peu toutes les connexions "je vois dans les yeux des enfants que l’idée est là, mais qu’ils sont incapables de structurer leur idée et de mettre les mots ensemble pour former des phrases". Et de constater, qu’il faut vraiment plusieurs mois de travail pour pouvoir commencer à avoir des résultats, dit-elle.

Quel avenir ?

Tout cela inquiète la fondatrice de l’asbl Maxi-Liens et notamment les conséquences à l’âge adulte. Face aux énormes retards constatés : "Je ne vois pas comment, arrivés à l’adolescence ou à l’âge de jeunes adultes, on va avoir des citoyens qui vont participer à la vie culturelle, qui vont participer au questionnement de la société, qui vont pouvoir agir et interagir et être des acteurs de la société future, s’ils sont à ce point déconnectés et si leur cerveau est à ce point altéré, parce qu’il y a vraiment une altération du cerveau".

Des solutions ?

Face à ce constat inquiétant, Nadia Echadi a cherché des solutions des réponses. Si des recherches sont effectuées, notamment en France par des psychopédagogues, des pédiatres et des neurologues, elle n’a pas trouvé énormément de choix en Belgique.

Actuellement, constate-t-elle, il n’y a pas d’évaluations dans les écoles pour objectiver ce phénomène. Elle précise, qu’un dispositif a été mis en place, Français langue d’apprentissage (FLA), ce qui a permis d’évaluer le niveau de langage des enfants. "On ne s’attendait pas à des résultats aussi catastrophiques et ça a généré énormément d’emplois pour pouvoir mettre en place des enseignants qui allaient dispenser ce FLA, des enseignants qui n’étaient pas formés". Elle observe que pendant deux années, ça a été très compliqué de mettre ça de manière très efficace et efficiente dans les écoles. "Et maintenant, ce FLA va être considérablement réduit parce qu’il coûte beaucoup trop cher".

Cette enseignante a vu pendant deux ans une solution avec une piste intéressante, "si on le construit vraiment et qu’on le co-construit avec d’autres professionnels. Les pistes, il y en a plein, mais ça doit passer par l’école et ça doit passer par une sensibilisation beaucoup plus active des parents et un lien entre les parents et l’école".

Pour moi Nadia Echadi, la priorité, c’est de faire "un focus là-dessus parce que tous les apprentissages vont être altérés, que ce soit les mathématiques, les sciences ou l’éveil. Tout va être altéré si l’enfant n’est pas capable d’utiliser un bagage de communication et s’il n’est pas capable de s’exprimer correctement et de comprendre ce que les adultes et ce que son environnement lui dise".

Selon elle, il faut mettre des actions concrètes et engager des professionnels de l’éducation — des logopèdes, des ergothérapeutes — pour pouvoir réfléchir et co-construire des solutions ensemble. "Et quand je dis co-construire, ce sont les professionnels de l’éducation, mais aussi les parents".

Et puis enfin, cet été, elle conseille de beaucoup sortir, de jouer, de beaucoup lire et surtout de conseiller aux parents "de lire avec leurs enfants, parce qu’il y a beaucoup de parents qui disent que leurs enfants n’aiment pas lire, mais est-ce qu’on s’est assis avec eux ? Est-ce qu’on leur a lu des histoires ? Est-ce qu’on a discuté avec eux ? Est-ce qu’on a raconté les choses ? Est-ce qu’on les a poussés et invités à nous raconter ce qu’ils ressentent ? Discutez vraiment avec eux, quelle que soit la langue, parce qu’on se dit parfois que le problème vient des enfants qui sont allophones, mais non, parce qu’un enfant qui maîtrise bien sa langue maternelle apprendra très rapidement le français et pourra aussi maîtriser le français correctement". Et donc, la priorité est d’éviter les écrans, dit-elle.

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