Racisme, sexisme... : les discriminations peuvent-elles provoquer des maladies ?

Les chiffres qui indiquent des situations de discriminations sont nombreux : sur le logement, l’éducation, l’emploi ou encore la santé. Par exemple, "6,7% des personnes appartenant à la catégorie des revenus les plus bas connaissent des besoins en soins médicaux non satisfaits en raison du coût", indique l’Observatoire social européen. Ou encore, en Belgique, le taux d’emploi des personnes non européennes est l’un des plus faibles d’Europe, selon Eurostat. Il est de 53,9%. Et pour les femmes étrangères, ce chiffre tombe à 45%.

Des discriminations "indirectes", "structurelles" qui impactent toutes les minorités, qu’il s’agisse de discriminations liées à l’origine, au genre ou encore aux situations de handicap. A côté, il y a aussi "les discriminations directes", les insultes frontales ou encore le harcèlement. L’ensemble de ces inégalités, en créant un environnement hostile et d’insécurité permanente, ont un impact sur la santé de celles et ceux qui en sont victimes.

Un environnement hostile ?

Rapport 2020 d'Unia sur les discriminations. Archive du 22 juin 2020.

Les experts distinguent les discriminations directes et indirectes. Et l’ensemble crée un climat hostile. En situation de discrimination, un individu risquera d’être confronté à la fois aux discriminations "directes", celles punies par la loi, comme le refus de louer son bien à un étranger, par exemple. Mais aussi aux "discriminations indirectes". Unia, l’organisme contre les discriminations les définit comme des mesures, a priori neutres, mais qui provoquent des discriminations. Par exemple, "si les animaux sont interdits dans un café, cela signifie qu’une personne malvoyante accompagnée d’un chien d’assistance ne peut pas y avoir accès non plus".

L’ensemble de cette situation crée un climat de stress permanent. A côté des discriminations structurelles, "l’accumulation de ces micro-agressions crée un climat d’insécurité. Il peut s’agir de blagues, de remarques répétées. Et les gens intègrent ces remarques", souligne Fatima Hanine, juriste auprès d’Unia.


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La situation de stress peut être vécue par des minorités stigmatisées quelle que soit leur situation économique. C’est notamment ce qu’explique David R.Williams, professeur à l’Université d’Harvard, spécialisé sur les questions de santé et de racisme. Dans une conférence TED consacrée à la question, il explique : "J’ai découvert que si le statut économique était important pour la santé, ce n’était pas tout […]. (Aux Etats-Unis, ndlr), en même temps à chaque niveau d’éducation, les Blancs vivent plus longtemps que les Noirs".

A travers de nombreuses études, le professeur américain explique comment le contexte social impacte la santé des personnes racisées. Il s’agit des discriminations "majeures", les discriminations frontales qui sont punies par la loi, mais aussi des discriminations répétées jour après jour, comme "le fait d’être traité avec moins de politesse que les autres" ou encore de recevoir "un moins bon service dans un restaurant ou un magasin".

Une étude de 2015 a recensé un grand nombre de recherches menées sur cette question. 300 articles scientifiques ont été passés en revue, à travers de nombreux pays, majoritairement aux Etats-Unis mais aussi en Europe. "Les discriminations ont été significativement associées avec des résultats de mauvaise santé mentale tels que la dépression, l’anxiété, le stress psychologique", résume David R. Williams dans un article.

Une charge particulière

Lorsqu’une personne est régulièrement confrontée à du racisme, à de l’homophobie ou à d’autres formes de discrimination cela la plonge dans un état de stress permanent, ne sachant pas quand, ni comment une telle situation risque de se reproduire. "Quand vous recevez des coups dans la figure jour après jour, cela impose des conséquences au fil du temps. Vous avez des difficultés à vivre de manière sereine. Cela provoque de la nervosité, du stress, une intense fatigue et des complications au niveau nerveux, hormonal au niveau de la pression sanguine. C’est dû à un état d’alerte du système. Mais quand cela est répété jour après jour ça a des conséquences sur la santé", analyse Vincent Yzerbyth, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain.


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Ces événements répétés constituent une "charge mentale", "une charge mentale plus présente chez les personnes minorisées", indique Alejandra Alcaron, chercheuse en psychologie sociale à l’ULB.

C’est ce que certains chercheurs appellent notamment la "charge allostatique". En d’autres termes, cet environnement hostile et les mécanismes développés pour y faire face ont des conséquences négatives liées au stress qui se portent sur l’organisme et qui s’accumule avec le temps. Une charge qui peut avoir des effets sur plusieurs systèmes de l’organisme. C’est en fait "l’usure cumulative des systèmes du corps due à une adaptation répétée aux facteurs de stress", indiquent plusieurs chercheurs dans une étude menée en 2006 à l’Université du Michigan.

Le concept a été développé par le neuroscientifique américain Bruce S. McEwen à la fin des années 1960. Ces travaux ont d’abord porté sur l’impact du stress sur le cerveau. A la fin de sa carrière, raconte le New York Times, "McEwen avait élargi ses recherches sur les minorités, constant que le stress chronique affectait de façon plus importante les personnes marginalisées et que cela augmentait les risques de maladies".

Quels mécanismes sont à l’œuvre ?

Face à ces situations, ce sont plusieurs mécanismes qui vont se mettre en place.

Il y a d’abord un sentiment de mauvaise estime de soi. "Quand vous faite partie d’un groupe stigmatisé, soit par des insultes ou des situations de mises à l’écart individuelle, où l’on est soumis à un regard négatif de la part d’un groupe dominant, il y a une intériorisation du sentiment négatif ", détaille Ginette Herman, professeur émérite de psychologie sociale à l’ULB. 

Ensuite, viennent des stratégies d’évitement de ce type de situation. "Si j’ai le sentiment d’être mis à l’écart je vais avoir envie de me protéger et d’éviter ce genre de situation. Il y a un désintéressement de la sphère." Et d’ajouter, "en général, les gens se mobilisent peu, c’est trop douloureux. C’est plus facile de se dire que c’est ma faute, comme ça, je peux avoir le contrôle plutôt que de se dire que c’est structurel, auquel cas je vais difficilement pouvoir rivaliser", indique la professeure émérite de l’ULB.

Cette stratégie d’évitement peut conduire à être "constamment sur ses gardes". "Si vous viviez une situation où vous n’entrez pas dans le moule et que, par exemple, vous devez cacher votre identité, disons votre identité sexuelle au travail, cette constante attention, cette prudence au quotidien a un prix. Celui d’un stress accru", note de son côté Vincent Yzerbyth de l’UCLouvain.

Conséquences sur la santé

Sur le long terme, les conséquences peuvent être nombreuses tant au niveau de la santé physique que de la santé mentale. David R.Williams indique dans un Ted Talk, que les "recherches ont montré que les niveaux élevés de discrimination amènent un risque élevé pour un grand nombre de maladies, de la tension artérielle à l’obésité abdominale en passant par le cancer du sein, les maladies cardiaques et même une mort prématurée".

C’est aussi ce que pointe Ginette Herman, "le mal-être va provoquer des problèmes de sommeil et d’anxiété, voire des problèmes de dépression. Et sur le long terme cela peut provoquer des problèmes cardiovasculaires voire des cancers. Par ailleurs, le risque est de développer des comportements de santé inadéquats comme fumer, boire ou mal manger. Et puis les situations de discriminations ("indirectes ", ou structurelles, ndlr) font que l’on va moins aller consulter, c’est moins dans l’habitus culturel, on a moins accès au conseil de sécurité et de prévention et on tombe malade plus souvent".

Il s’agit donc de "toute une série de conséquences sanitaires physiques et mentales produites par des répétitions de micro-agressions et qui, sur la santé, ont un impact", estime Vincent Yzerbyth.

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