Les Débrouillards : Roger, 73 ans et toujours au travail

Durant six semaines, la RTBF et le journal Le Soir vous proposent chaque vendredi le portrait de « débrouillards ». Des Wallons et des Bruxellois aux revenus modestes qui font souvent preuve de créativité et d’imagination afin de pouvoir boucler leurs fins de mois… Après Olivier, Louise et Isabelle, place à un homme que nous appellerons Roger. Si nous avons choisi de lui donner un nom d’emprunt, c’est parce que Roger est dans l’illégalité. A 73 ans, il travaille au noir comme livreur pour des restaurants.

Roger, c’est le genre d’homme qui voit toujours le verre à moitié plein. Souriant, actif, il n’a pas l’habitude de se plaindre. D’ailleurs, lorsqu’on lui demande quel regard il porte sur sa situation il répond : « C’est pas génial, mais il y a pire ! »

8 heures par jour pour 300 euros par mois

Toute sa vie, Roger a travaillé dans le monde du spectacle avec les difficultés que cela comporte. Résultat, il touche une pension de 800 euros à laquelle s’ajoute une allocation complémentaire de 400 euros destinée aux plus de 65 ans aux faibles revenus. S’il travaille au noir, c’est parce qu’il craint de perdre ce complément avec un emploi déclaré. Or, celui-ci est vital, assure Roger. Il doit payer son loyer qui s’élève à plus de 500 euros, ses charges, ses assurances et surtout, il a beaucoup de dettes. « Quand vous vivez en permanence à la limite de vos rentrées, à un moment il y a des choses qu’on ne paie pas, mais ce qu’on ne paie pas nous rattrape… » affirme Roger. Après avoir tout payé, il lui reste à peine 100 euros pour vivre.

Alors, à l’heure où il devrait profiter de la vie, lui travaille le lundi, le mardi, le jeudi, le vendredi, le samedi et le dimanche. Six jours sur sept, de 11h30 à 14h30 et de 17h30 à 22h30, il attend que le téléphone sonne pour lui annoncer qu’il a une commande à livrer. « C’est 8h par jour en 'stand-by'. En tout, ça me fait une moyenne mensuelle de 250 euros à 300 euros net. Ce qui fait entre 1,75  à 2 euros de l’heure ! C’est pas facile car même avec ce boulot il faut faire attention à tout » affirme Roger.

Un tiers de son salaire pour payer le carburant

Cela semble dérisoire pour un emploi qui l’occupe à temps plein. Mais il faut dire que pour livrer ses repas, Roger utilise la voiture. Un tiers de son salaire passe dans le carburant. Chaque centime compte, il fait donc attention aux stations-service où il s’approvisionne. « Il faut trouver les pompes les moins chères et s’arranger pour ne pas être trop loin quand il faut faire un plein » explique Roger.

S’il travaille ce n’est pas pour survivre mais pour vivre un peu mieux et pour se faire un tout petit plaisir de temps en temps avec son fils « Léon ». A 73 ans, ce pensionné est en forme, mais il a parfois des difficultés à conduire surtout de nuit. C’est pourquoi depuis quelques temps, Léon âgé d’une trentaine d’années et en incapacité de travail permanente, l’aide en jouant les chauffeurs. Face à la situation de son père, il est révolté : « Je suis complètement indigné par rapport à la situation de mon père et les faibles revenus des pensions. Je me demande ce qui va nous arriver à nous les jeunes par la suite. »

Trouver des bons plans plutôt que de se plaindre

Roger lui, est plus nuancé. C’est vrai, il ne peut s’offrir un restaurant ou un cinéma. Ses amis vivent à Bruxelles et au vu des loyers de la capitale, il a décidé de s’installer en Wallonie. Cela le coupe de relations sociales une bonne partie du temps. Néanmoins, il se débrouille, comme il l’a fait toute sa vie. Roger est un pro du freezer. Il achète des produits en fin de vie qu’il paie moins cher et qu’il congèle. « Je ne fais aucun excès. Avant, je mangeais du steak tous les jours, maintenant, c’est fini. Du steak j’en mange une fois par mois. Je mange moins, aussi. Je fais attention. J’achète des produits en vente rapide, par exemple. »

En arpentant sa ville avec ses livraisons, Roger a découvert quelques bons plans. Chez un vendeur de fruits et légumes, il trouve des caisses de poivrons, de champignons ou de chicons pour 2 euros. Il « fait aller » comme on dit. Mais lorsqu’on lui demande s’il est résigné par sa situation, il répond légèrement irrité : « Résigné, ça veut dire quoi ? C’est accepter sa situation en se disant que c’est pas bon. Non ! Ma situation n’est pas géniale, mais je vis avec. Je livre chez des clients et je suis heureux de voir des gens. J’ai un peu d’argent et je suis content. C’est pas de la résignation, c’est au contraire prendre de la joie dans le peu qu’on a ! »

Malgré tout, à la veille des élections fédérales, régionales et européennes, Roger nous a fait part de ses revendications : « ce que je voudrais, c’est qu’on règle une bonne fois pour toutes le statut d’artiste, parce que c’est ce statut-là qui m’amène où j’en suis maintenant, alors que j’ai travaillé beaucoup. Je ne suis pas le seul. Il y a des centaines de comédiens dans mon cas donc il faut vraiment réviser cela » affirme ce senior qui en attendant continue ses livraisons, heureux d’être débrouillard.

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