Les Débrouillards: Kenzy, l'étudiant idéaliste

Durant six semaines, la RTBF et le journal Le Soir vous proposent des portraits de « Débrouillards ». Des Belges qui peinent à joindre les deux bouts mais qui rivalisent d’imagination pour s’en sortir.

Ce vendredi, sixième et dernier épisode avec le portrait de Kenzy, 20 ans. Ce Bruxellois combine 2 boulots pour payer ses études de russe et d’espagnol. Malgré le gel du minerval à 839 euros depuis 2010 et des allocations d’étude, de nombreux étudiants doivent travailler pour payer leur loyer. Cette indépendance forcée a rendu Kenzy plus mature mais aussi plus engagé.

Le boulot, puis les études

Kenzy n’est pas un étudiant comme les autres. « Mon rythme de vie, c’est le boulot, puis les études, puis le reste. Ma vie tourne autour du boulot », affirme-t-il la tête haute.

« J’ai 20 heures de cours par semaine, mais je ne sais pas tous les assumer, car les bons 'shifts' (plages horaires Deliveroo, ndlr) sont pendant les heures de cours. »

Kenzy jongle entre 2 boulots : serveur dans un restaurant et coursier pour Deliveroo. Il ne travaille pas pour devenir riche. Son objectif est de couvrir ses frais fixes : 400 euros par mois (270 euros pour son loyer et ses charges ; 130 euros pour ses cours, son vélo, sa nourriture). Le reste, c’est du bonus. « Si j’ai besoin d’argent pour financer un voyage ou profiter au quotidien, je travaille plus. »

Le jeune homme tient des comptes précis afin de ne pas dépasser la réglementation légale :

  • Comme serveur, il travaille sous le statut d’étudiant : maximum 470 heures/an
  • Comme coursier, il passe sous le statut d’étudiant indépendant : maximum 6130 euros par an.

Kenzy s’assume financièrement depuis 2 ans. Après ses études secondaires, il décide de faire une pause. Il s’envole pour la Nouvelle Zélande, les îles Cook et une partie de l’Asie. Il finance chaque euro de ses voyages. « Je me suis toujours débrouillé. Je faisais du stop, je faisais du couchsurfing (dormir sur le canapé d’un particulier, ndlr) et je ne suis pas très exigeant pour manger. »

Vide juridique

Pour remplir son compte, il commence à bosser pour Deliveroo. Cet emploi de coursier lui offre une certaine flexibilité ; il peut choisir ses « shifts » (ses horaires) et il travaille à vélo. « C’est beaucoup plus agréable de travailler pour Deliveroo que de travailler comme serveur. Je suis à vélo, je gère mon temps. »

Pourtant, les conditions de travail ont changé chez Deliveroo. Il y a une forte concurrence entre les coursiers pour travailler lors des meilleures plages horaires et les assurances sont incomplètes. Kenzy fait partie d’un collectif de coursiers. « On réclame un statut de salarié. Nous travaillons comme des salariés, mais sans aucun avantage. »

Par exemple, les coursiers gèrent eux-mêmes l’entretien et la sécurité de leur vélo. « C’est la responsabilité du gouvernement de protéger ses citoyens. Les entreprises comme Deliveroo ou Uber Eats surfent sur un vide juridique. L’Etat doit les obliger à respecter le droit social belge. »

Du haut de ses 20 ans, il milite pour la justice sociale et fiscale, mais aussi pour un mode de vie plus simple.

Dans la coloc : récupération et minimalisme

Kenzy vit en colocation avec 3 amis d’enfance : Jules, Victor et Nicolas. Ils ont tous 20 ans et sont sur la même longueur d’ondes. Dans cette maison ixelloise au style bricolé, on ne gaspille pas d’argent. « Les meubles ont été trouvés dans la rue, Nicolas fabrique la déco, on achète quasi pas de fringues. La rue est incroyablement généreuse avec nous », se réjouissent les 4 amis.

Pour la nourriture aussi, ils dénotent du cliché des étudiants qui mangent des lasagnes industrielles. « Je récupère la nourriture par l’application 'Too good to go', explique Kenzy. Les restaurants donnent la nourriture qu’ils n’ont pas vendue et qu’ils devraient jeter. »

Kenzy est vegan. Une alimentation saine et anti-gaspillage, c’est essentiel dans son mode de vie. « Je n’ai pas honte de dire que je regarde dans les poubelles. Si je trouve quelque chose et que je n’en ai pas besoin, je le donne à un sans-abri. »

Au sein de la coloc, Kenzy n’est pas le seul à travailler pour payer ses études. « Mes études ne coûtent pas très chers, environ 300 euros », raconte Nicolas, étudiant à La Cambre. « Mes parents me donnent les allocs et je travaille dans un bar 2 jours par semaine. »

La débrouillardise de mère en fils

Kenzy est le benjamin d’une fratrie de 5 enfants. Le plus âgé a 38 ans. La maman a toujours eu la charge de Kenzy et de sa sœur, Zara. Aujourd’hui retraitée, Annelise ne touche que 1150 euros par mois. « Mon loyer coûte déjà 600 euros », explique-t-elle. « Je viens aussi d’une famille où on a dû se débrouiller. Nous étions nombreux. Mon frère a dû bosser comme taxi pour payer ses études, dans les années 70. »

Kenzy l’affirme : sa débrouillardise, il la tient de sa maman. « Elle a toujours récupéré plein de choses. Elle les ramenait à la maison, sans savoir à quoi ça allait servir. Au final, ça nous servait ou elle donnait à de la famille ou des amis qui en avaient besoin. » Annelise continue d’ailleurs à offrir ses trouvailles à Kenzy et ses colocataires.

La maman de 5 enfants regrette de ne pas pouvoir aider davantage son fils. Elle admire l’homme qu’il est devenu, forcément plus mature que la plupart des jeunes de son âge. « Je suis très fière. Il gère comme un chef. »

L’ambition d’une vie plus libre

Pour gérer son budget, Kenzy se soumet à une organisation rigoureuse… même s’il voudrait encore l’améliorer. « C’est ma première année, je pense que je pourrais encore mieux optimiser mon temps. »

Le temps, c’est justement ce qui lui manque. Entre ses 2 boulots et ses études, il a parfois du mal à trouver quelques heures pour voir sa copine, ses amis et pour profiter de ses loisirs. « Je voulais me lancer à fond dans les arts martiaux. Mais c’est impossible avec le boulot au restaurant. Les cours se donnent toujours le soir. »

Autre contrainte : l’obligation de vivre au jour le jour. « Avec cette vie, je ne sais pas économiser. Si demain, mon vélo lâche, ça va être compliqué d’en racheter un. »

Kenzy affiche une maturité déconcertante et un caractère affirmé. « Je ne souhaite à personne de vivre ma situation », affirme-t-il calmement. « Ce n’est pas un cauchemar, loin de là. Je vis plutôt bien. Mais j’ai choisi de faire des études à Bruxelles et je dois en assumer les conséquences. Je ne sais pas combien de temps je vais tenir ce rythme tout en restant épanoui. »

Kenzy a choisi d’étudier les langues pour ne pas s’enfermer dans une vie tracée. Il parle déjà couramment français, néerlandais et anglais. « Si je maîtrise 5 langues, je peux travailler n’importe où. Je ne veux pas aller travailler dans un bureau et faire la même chose pendant 10-20 ans. »

Le jeune homme est lucide : la vie qu’il mène ne ressemble pas à celle des autres étudiants. « C’est une question de société de se demander : pourquoi un jeune de 20 ans est déjà dans une routine d’un banquier de 40 ans ? D’un côté, c’est un avantage d’être déjà dans cette vie, car ça ne m’effraie pas ; c’est déjà ma réalité. Mais d’un autre côté, j’ai l’impression de m’être fait avoir parce que ça semble normal pour moi alors que je ne pense pas que ça l’est. »

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