Sexisme, racisme ? Les chants d'étudiants dans le viseur de l'UCLouvain

C’est le répertoire indispensable des guindailles néolouvanistes : le Bitu Magnifique. Dans ce carnet, on retrouve les standards de la chanson estudiantine. Le vice-recteur aux affaires étudiantes voudrait gommer certains passages, l’amender ou, du moins, contextualiser certains couplets jugés sexistes. Les étudiants sont sur leurs gardes.

Juste du folklore ?

Dans les rues de Louvain-la-Neuve, inutile de chercher bien longtemps pour trouver un étudiant qui accepte d’entonner "La digue du cul" ou "La petite Charlotte". Même si les soirées et les baptêmes sont annulés depuis le début de la pandémie de Covid-19, ceux qui évoluent dans les cercles connaissent bien les chansons de guindaille. La plupart d’entre eux sont partagés entre l’envie de défendre la tradition et le malaise ressenti en énonçant certains passages face caméra.

"C’est clairement misogyne", reconnaît l’un d’eux. "C’est du folklore. Il faut les écouter avec humour et dérision." "Ce qu’il faut comprendre c’est qu’on ne pense pas ce qu’on chante", argumente l’un de ses camarades. "Avec le recul, c’est vrai qu’on prend conscience des paroles. Peut-être qu’il faudrait y apporter des changements", admet un troisième.

Des changements, certains sont prêts à les opérer. D’autres, en revanche, sont agacés par le politiquement correct, y compris certaines étudiantes : "Je pense qu’il faut prendre ça au second degré, sinon on va tout restreindre et on ne pourra plus rien faire", lance une jeune femme.

Celui qui a lancé ce débat, c’est Philippe Hiligsmann, le vice-recteur aux affaires étudiantes : "Il y a des chants sexistes, antisémites, racistes. Même si ces chants font partie d’une tradition orale, je pense qu’il faut avoir une réflexion sur la portée qu’ils peuvent avoir."

Philippe Hiligsmann a quelques idées, mais ce sont les étudiants qui, selon lui, doivent être à la manœuvre : "Ce n’est pas moi qui vais imposer quoi que ce soit. Mais on peut éventuellement imaginer une mise en contexte de sorte que le lecteur soit averti de la portée de certains textes."

De quoi parle-t-on exactement ?

Le danger dans ce débat, c’est de lisser un folklore dont la tradition repose sur le caractère subversif. Alors pour comprendre de quoi on parle, nous avons consulté le Bitu magnifique avec Tania Van Emelryck, en charge de la politique de genre à l’UC Louvain. Elle s’est arrêtée sur un chant intitulé "La bite à Dudule".

Cette chanson raconte l’histoire, moyennement romantique, d’une jeune femme amoureuse d’un garçon qui compense son manque de charme par de généreux attributs masculins. Jusque-là, c’est potache et pas très élégant mais, par contre, après, ça dérape carrément :

"Ça devait arriver,

Ils se sont mariés,

Ils ont convolé.

D’abord ça tourna rond,

Il lui chatouillait le menton,

Puis il lui flanquât des gnons"

Extrait du Bitu magnifique.

 

"Désolé, ce n’est pas une vie de couple, ça", s’indigne Tania Van Hemelryck. "A l’heure actuelle, est-ce que ça correspond encore à la société dans laquelle les étudiants vivent, cette même société pour laquelle ils réclament des changements ?"

Une réforme qui doit venir des étudiants

Pour les étudiants et les représentants de cercles, cette réforme va prendre du temps : "Dire que c’est de la misogynie décontractée, c’est trop simple", selon Camille Banse, ancienne étudiante baptisée à Louvain-la-Neuve. "Le débat doit avoir lieu. Mais si c’est une autorité qui l’impose par le haut, ça ne va pas fonctionner."

"Est-ce que c’est le vice-recteur de l’université qui va bannir ? Avec quelle légitimité", s’interroge Cécile Leblanc, étudiante à l’UC Louvain et membre d’un Cercle. Selon elle, il faut éduquer : "On doit savoir ce qu’on chante et ce qu’on dit. Il ne faut pas bannir un chant, ce serait une erreur. Il y a déjà des initiatives en cours pour réécrire, ajouter des phrases de contexte…"

A l’Université Libre de Bruxelles, ce débat est très vif depuis un incident, il y a quatre ans, lors du festival de la chanson étudiante. A l’époque, un chant faisant l’apologie du viol, avait été écarté de la compétition.


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Aujourd’hui, la réforme des "Fleurs du mâle", le recueil des étudiants de l’ULB, est toujours sur la table. Pour le président de l’union des anciens étudiants de l’ULB (éditeur des Fleurs du mâle), il ne faut pas tout mettre à la poubelle : "Il ne faut pas confondre un chant qui libère ou tourne en dérision un ordre établi avec un chant sexiste. Il faut donc lister les chants qui posent problème et les contextualiser selon une grille d’analyse dépassionnée. Ce travail est en cours", confirme Thomas Gillet.

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