Les camps de concentration: la mort élevée au niveau industriel

Il suffit de consulter la carte des camps de concentration pour réaliser qu’Auschwitz faisait partie d’un véritable système industriel constitué de dizaines de camps.

Leur histoire débute bien avant la seconde guerre mondiale, lors de la prise du pouvoir par Hitler en 1933. La fonction des camps était alors d’éliminer les opposants politiques au nazisme. La plupart, créés de manière "sauvage" par la SA, la SS ou le ministère de l’Intérieur ont pratiquement tous été fermés dès avant le début de la guerre.

Quand la SS prend la direction des opérations

La seule exception sera le camp de Dachau qui servit de "prototype" aux camps de concentration ultérieurs. Ce qui lui vaudra d'obtenir un triste record de longévité. Créé en 1933, il ne sera fermé qu’en avril 1945. Parmi les nombreux camps de l’avant-guerre figurait, à Berlin, le camp de concentration de Columbia (Columbia-Haus), où étaient détenus les prisonniers de la Gestapo. Il fut fermé en 1936.

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Auschwitz faisait partie d’un véritable système industriel constitué de dizaines de camps. © Tous droits réservés

Après la " Nuit des longs couteaux " qui fit disparaître tous les cadres de la SA (dont son chef Röhm) le 30 juin 1934, la SS prend le dessus et c’est l’un des leurs, Heinrich Himmler, qui devient le grand ordonnateur de la solution finale. Dès ce moment, pour Himmler, seuls les camps rattachés à ‘l'Inspection des Camps’ peuvent être officiellement considérés comme des camps de concentration (Konzentrationslager). Cet organisme sera ensuite transformé en ‘Office central administratif et économique de la SS.’ (SS-Wirtschafts- und Verwaltungshauptamt).

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Heinrich Himmler, lors d’une de ses visites au «nouveau» camp de Dachau en 1936 © Tous droits réservés

La discrimination des prisonniers

Calqués sur le modèle de Dachau, ces camps partagent au moins trois caractéristiques identiques: séparation de la garde entre équipe de commandement d'une part et gardiens de l'autre; système d'affectation de prisonniers à des fonctions définies et hiérarchisation des détenus. Cette hiérarchisation est identifiée par des triangles de différentes couleurs cousus sur les vêtements des prisonniers. Triangles qui, discrimination suprême, s’inscrivaient dans une étoile de David lorsque le détenu était de confession juive.

Le noir était réservé aux asociaux (tsiganes, vagabonds, prostituées…), le rose aux  homosexuels (allemands au début), le rouge aux prisonniers politiques, souvent communistes, le mauve aux témoins de Jéhovah ou encore le vert pour les criminels de droit commun qui, dans certains camps, furent utilisés comme exécutants pour le personnel pénitentiaire. Ces "kapos" faisaient la loi dans les chambrées, en lieu et place des SS qui ne pouvaient être partout. Mais les codes de couleurs pouvaient avoir des variantes, chaque camp disposant d’une certaine autonomie organisationnelle.

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Les triangles rouges portés par les prisonniers politiques. © Tous droits réservés
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Des prisonniers du camp de Sachsenhausen © Tous droits réservés

40 camps de concentration

Durant la guerre, Il y eut près de 40 camps de concentration dont certains eurent une vie éphémère, comme celui de Wöbbelin, ouvert de février à mai 1945. Près de vingt étaient situés en territoire allemands. Avec notamment les camps de concentration de Ravensbrück, Dora, Buchenwald ou Dachau. Les camps d’extermination, au nombre de six, étaient regroupés en Pologne avec Treblinka, Sobibor, Belzek…. Deux camps, Auschwitz et Maidanek avaient le triste privilège de jumeler un camp de concentration et un camp d’extermination. Dans le cas d’Auschwitz, l’extermination était assurée par le camp de Birkenau.

On en parle moins, mais il y eut aussi des centres d’euthanasie, à Grafneck, Hadamar, Brandebourg. Il s’agissait dans ces trois camps d’éliminer les handicapés. Par les chambres à gaz, mais aussi par la famine et des injections mortelles.

Alors que les camps de concentration existaient depuis 1933, c’est une ordonnance de 1941 qui crée le système Natch und Nebel consistant à envoyer dans les camps de concentration des résistants et autres "les ennemis du Reich " qui n’ont pas été jugés et doivent disparaître sans laisser de traces.

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Auschwitz avait le triste privilège de jumeler un camp de concentration et un camp d’extermination. La deuxième fonction étant prise en charge par le camp de Birkenau. © Tous droits réservés

Buchenwald et son réseau de "Kommandos "

Les camps de concentration ayant pour fonction de fournir de la main d’œuvre gratuite, tous étaient au centre d’un réseau de " Kommandos ". L’un des camps de concentration aux plus grandes ramifications fut Buchenwald, situé près de Weimar. Il était entouré d’une constellation de près de 130 camps de travail qu'il desservait. Créé à l’origine pour les criminels et prisonniers politique, Buchenwald, incarcéra des juifs dès 1938 suite à la " Nuit de Cristal ", épisode dramatique durant lequel les vitres de tous les commerçants juifs avaient été brisées par les Nazis. Plus de 230 000 prisonniers originaires de 30 pays passèrent par Buchenwald. 55 000 y moururent.

Dachau : " L’exemple à suivre "

Autre camp de concentration symbolique, Dachau (près de Munich) fut le premier de tous les camps de concentration. Il fonctionna de 1933 à avril 1945, alors que les camps situés en Pologne furent généralement libérés plus tôt. 70 000 des 200 000 détenus, de Dachau y sont morts, en majorité des juifs. Dachau se distingua notamment par une certaine résistance au sein du camp. Theodore Eicke, premier directeur de Dachau en 1933 devint l’inspecteur général de l’ensemble concentrationnaire nazi . C’est lui qui, dès 1933, généralisa l’électrification des clôtures et le principe de l’exécution immédiate comme sanction. C’est aussi à Dachau qu’eurent lieu les premières expériences médicales sur des êtres humains. Ce sont pourtant les expériences menées par le docteur SS Mengele au camp d’Auschwitz qui sont entrée dans la sordide histoire des camps.

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Le docteur SS Mengele au camp d’Auschwitz © FILES - BELGA

Les camps d’extermination

Les camps d’extermination se distinguent des camps de concentration par leur mission et par leur équipement. Destinés à une mort immédiate, les prisonniers qui y arrivaient étaient immédiatement dirigés vers des chambres à gaz. Seuls les détenus chargés du transport des cadavres et de la récupération des valeurs sur les dépouilles mortelles, vivaient dans ces camps. Chelmno (Kulmhof), Belzec, Sobibor, Treblinka… n’étaient donc que des terminus ferroviaires. De nombreux juifs, mais aussi des Slaves y furent exterminés.

Comme Dachau pour les camps de concentration, Treblinka II -situé en Pologne- est considéré comme un modèle d’efficacité exterminatrice. Le camp possédait 12 chambres à gaz servant à "gérer " d'un coup des transports de 20 wagons.

Malines, Breendonk et les autres

S’ajoute à la terrible liste celle des camps de regroupement et de transit tels que ceux de Malines ou de Drancy (France) et les camps de concentration pour jeunes comme celui d’Uckermark en Allemagne. On y tua près de 3000 jeunes filles. Enfin, Breendonk, près d’Anvers entre dans la catégorie des camps de travail forcés où l’on pratiquait la torture.

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Des enfants photographiés à Auschwitz-Birkenau. Seuls les génocidaires tuent également les enfants. © Reproduction - BELGAIMAGE

Après la guerre : le silence paradoxal

L’un des grands paradoxes de l’Histoire de l’immédiat après-guerre est le silence qui entoure la barbarie des camps. Alors que la machine infernale a broyé les vies de six millions de juifs, les survivants qui commencent à revenir en 1945 s’anonymisent dans la masse des victimes de la guerre. Les prisonniers militaires, les déportés politiques et les victimes du STO (travail obligatoire) . Même la communauté juive se fera discrète et il faudra attendre les années 60 pour que s’ouvrent les cœurs et les bouches des déportés. Avec notamment le livre de Raul Hilberg "La destruction des Juifs d'Europe", écrit en 1957 mais qui ne trouvera un éditeur américain que quatre ans plus tard. Il ne sera publié en France qu'en 1988. Avec aussi une série de livres de témoignages recueillis par le journaliste Christian Bernadac qui consacra toute une collection d’ouvrages à la vie dans les camps. Et la révéla au plus grand nombre. Cette collection fut toutefois critiquée par les historiens. Suivront des livres écrits par des rescapés des camps ou des enfants cachés. Comme celui de Marcel Liebman, professeur à l’ULB décédé en 1986 et qui rédigea " Né juif " en 1976.

Le monde savait depuis 1942

La libération du camp d’Auschwitz par l'armée soviétique remonte au 27 janvier 1945. D’autres camps, dont celui de Dachau seront libérés par les Américains (en avril 1945). Mais dans leur retraite, les nazis ont pris soin de supprimer toute trace des camps d’extermination, Belzec, Sobibor et Treblinka... tous placés sur la trajectoire de l’Armée Rouge qui déferle sur l’Allemagne.

Les historiens assurent que dès 1942, les Alliés et les pays neutres connaissaient l’existence des camps. C’est ce que confirme l’historien français Georges Bensoussan responsable éditorial au Mémorial de la Shoah à Paris, "dès l'été 1942 l'information concernant les massacres des Juifs dans les territoires conquis par l'armée allemande est totale". En octobre 1943 paraissait à New York le "Livre noir des Juifs de Pologne", décrivant avec précision les ghettos, les déportations, l'extermination.

L’inaction des Alliés est souvent justifiée par des problèmes logistiques. Pour bombarder le complexe chimique d’Auschwitz III ou les chambres à gaz de Birkenau, sans ‘trop’ toucher les baraquements des prisonniers, il fallait disposer de bombardiers légers qui, avant l’été 1944, auraient été basés trop loin des cibles et auraient manqué d’autonomie depuis l’Angleterre.

En revanche, il aurait été possible de réduire l’efficacité des camps de la mort en bombardant davantage les lignes de chemin de fer dans l’Allemagne en déroute. Dans leur logique stratégique, les Alliés auraient cependant préféré donner la priorité absolue à la destruction des objectifs militaires, les camps de concentration étant interprétés comme des crime de guerre plutôt que comme un système industriel organisant le génocide. Une notion qui ne sera créée qu’après la guerre.

Jean-Claude Verset

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