Les animaux de laboratoire: une réalité scientifique difficile mais indispensable, et étroitement encadrée

Souris de laboratoire
Souris de laboratoire - © Rama - CC2.0

Périodiquement, des associations de lutte pour le bien-être animal dénoncent les dérives de l’élevage intensif : les images de poulets entassés les uns sur les autres, de vaches laitières coincées dans leur enclos, ou de porcs trop gros pour pouvoir bouger font le tour du web, afin de mettre en lumière des pratiques inacceptables de l’agriculture industrielle.

Récemment, une vidéo de l’association française L214 a fait le buzz, tout particulièrement pour ses images de vaches hublot : ces animaux ont une canule fermée par un clapet au niveau de leur ventre, qui permet d’avoir accès au rumen, le premier estomac des ruminants — qui en comptent quatre. Mais ici, il n’est pas question d’élevage industriel. Ces images viennent de la Ferme d’innovation et de recherches de Sourches, un centre de recherches privé du groupe agro-industriel français Avril. Le procédé des vaches hublot est en fait une technique scientifique, utilisée depuis presque un siècle, afin d’étudier la digestion de ces ruminants.

Dans un communiqué de presse, le groupe s’est défendu de l’enquête de L214, expliquant le but de cette pratique, dite de "fistulation". "[Elle] représente à l’heure actuelle l’unique solution permettant d’étudier la digestion des protéines végétales. Cette analyse est essentielle à de nombreux progrès en élevage et permet notamment d’améliorer la santé digestive de millions d’animaux, de réduire l’usage d’antibiotiques en élevage et de réduire les émissions de nitrates et de méthane liées à l’élevage.” Avril précise également que le procédé fait l’objet d’une "autorisation du ministère en charge de la Recherche" et "d’un avis éthique délivré par le Comité d’éthique en expérimentation animale des Pays de la Loire”.


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70% des prix Nobel basés sur l’expérimentation animale

Cette polémique met le doigt sur un aspect important de la réflexion pour le bien-être animal : l’expérimentation animale, et son importance dans les avancées biomédicales de ces dernières décennies. Car le fait est, que sans l’expérimentation animale, notre société serait privée de nombreuses découvertes qui ont permis une amélioration fulgurante de la médecine contemporaine.

Dans une tribune de Libération, en 2017, 400 chercheurs rappellent d’ailleurs que 79 prix Nobel de médecine (sur la centaine décernée) ont comme base l’expérimentation sur les animaux. Sans lapin, Pasteur n’aurait pas pu développer un vaccin contre la rage durant la fin du XIXe siècle. Dans les années 30, l’anesthésie est développée grâce à des rats de laboratoire. En 1990, ce sont des expériences sur les singes qui permettent de découvrir les premiers antirétroviraux contre le virus du sida. Des millions de vies humaines ont été (et sont) sauvées grâce à l’utilisation de l’expérimentation animale.


Note de l’auteure : cet article ne prétend pas faire le tour de la question sur l’éthique animale, ou d’opposer les différents points de vue, mais de présenter la réalité scientifique derrière cette méthode d’expérimentation, et ses impacts pratiques, dans l’optique qu’elle est un facteur clé du développement de nos sociétés, grâce aux avancées médicales qui y sont liées.


Si l’opinion publique, ces dernières années, se révolte face à cette pratique, le monde scientifique est confronté depuis longtemps aux questions éthiques liées à cette méthode, et n’a pas attendu le législateur pour élaborer des règles strictes afin de limiter au maximum l’utilisation et la souffrance des animaux. Dès 1959, les Britanniques W.M.S. Russell et R.L. Burch élaborent la règle des 3R, base de la bioéthique de l’expérimentation animale en Europe et Amérique du Nord. Elle se compose de trois principes : réduire, raffiner, remplacer. Une règle encore appliquée dans les commissions d’éthique, qui, en Belgique, sont présentes dans chaque université et chaque centre de recherches privé.

La règle des 3R

1. Réduire

Le principe de réduction vise à limiter au maximum le nombre d’expériences avec des animaux, ou le nombre d’animaux par expérience.

La première étape est donc d’évaluer si le but poursuivi par l’expérience vaut le fait d’utiliser des animaux. Pour cela, le système de coût/bénéfice est utilisé. La douleur que l’on va engendrer aux animaux est-elle acceptable par rapport aux ‘bénéfices’ que l’on va avoir ?”, commente Anne Vermeylen, vice-présidente de la Commission d’Ethique de l’Unamur.

Le projet de recherche va être classifié sur une échelle d’évaluation de gravité, c’est-à-dire de la douleur créée. Il y a trois degrés, léger/modéré/sévère, et au-delà, c’est considéré comme inacceptable. La douleur prise en compte n’est pas juste celle due aux manipulations — injections de produits, interventions chirurgicales, etc. Les conditions d’hébergement, comme le fait de rester plusieurs heures seul dans une cage, ou l’aspect social, sont également pris en compte”, explique-t-elle.

De l’autre côté, on doit évaluer le bénéfice, l’intérêt de l’expérience en elle-même. Pour cela, on se base sur l’approche de l’OMS ‘One Health’ : on doit considérer la santé humaine, mais également la santé des animaux, ceux que l’on mange et de compagnie, et la santé de l’environnement. L’idée derrière ce principe est que ces trois composants forment un seul et même triangle, et que l’on doit tous les améliorer, notamment via la recherche scientifique."

Afin de limiter au maximum le coût, donc le mal fait aux animaux, le deuxième principe des 3R entre en jeu : celui qui va permettre d’éviter et/ou limiter au maximum la souffrance et la douleur subie par les animaux.

2. Raffiner

Si l’utilisation d’animaux s’avère nécessaire, l’étape suivante est d’optimiser le protocole expérimental, de développer une méthodologie afin de "réduire, supprimer ou soulager l’inconfort, la douleur, la détresse ou l’angoisse subie par les animaux, d’obtenir plus d’informations pertinentes à moindre coût en termes de 'mal-être' animal", comme le précise l’INSERM, l’institut national français de la santé et de la recherche médicale, sur son site internet.

" Dans l’élaboration du protocole, il faudra également définir ce que l’on appelle le point limite, c’est-à-dire le moment où l’on mettra une limite à l’expérience", souligne Anne Vermeylen.

Selon le Conseil canadien de Protection des Animaux (CCPA), le point limite est "le moment auquel la souffrance et/ou la détresse d’un animal d’expérimentation est arrêtée, minimisée ou diminuée en prenant des mesures comme celles d’euthanasier de façon humanitaire l’animal, de mettre fin à une procédure qui le fait souffrir, ou en le traitant de manière à soulager sa souffrance et/ou sa détresse".

Les points limites doivent donc prévoir l’apparition de la douleur via l’utilisation d’indicateurs significatifs, qui permettront de la quantifier. "Il existe une grille des signes cliniques, sur laquelle se baser. Par exemple, la perte de plus de 20% de poids est un signe clinique connu. On peut prendre en compte soit un signe, soit plusieurs signes ensemble, afin d’arrêter l’expérience", détaille Anne Vermeylen.

Le raffinage de l’expérience implique aussi de choisir avec soin le modèle animal utilisé : il doit être au plus proche du public cible du but de l’expérience (par exemple, l’humain). La souris est ainsi un des modèles les plus utilisés, l’espèce partageant 90% de ses gènes avec l’humain et se reproduisant très vite. Avec les progrès de ces deux dernières décennies dans la génétique, il est maintenant possible aux chercheurs d’obtenir des souris "sur commande", c’est-à-dire possédant un génotype adapté à l’expérience. Il existe ainsi des "banques" d’animaux modèles, contenant des millions de lignées, sous forme de gamètes ou d’œufs congelés. Si le procédé peut paraître très pragmatique, ramenant au concept d’animal-machine, il est maintenant indispensable pour optimaliser au maximum les expériences, et ainsi réduire au maximum le nombre d’individus nécessaires pour l’expérience.

Un autre aspect important de ces animaux de laboratoire est qu’ils sont toujours issus d’élevages spécifiquement destinés aux expériences scientifiques, agréés par l’État (en Belgique, c’est le pouvoir régional qui possède la compétence).

3. Remplacer

Enfin, le troisième principe des 3R est tout simplement de remplacer un maximum l’expérimentation animale par des méthodes alternatives. Il est par exemple possible de recréer des tissus ou des cellules in vitro (dans des éprouvettes), voire ex vivo (via un organe bio artificiel), ou, plus récemment, in silico : les expériences sont des simulations bio-informatiques basées sur des modélisations mathématiques de données biologiques.

Actuellement, ces pratiques sont plus complémentaires qu’alternatives, car elles ne peuvent jamais remplacer la complexité d’un organisme vivant. Pour exemple, en cosmétologie (où l’expérimentation animale est interdite depuis 2009 dans l’UE), il est possible de faire des tests sur des cultures isolées de peau humaine. Une méthode bio artificielle qui a ses limites, car en l’absence de terminaisons nerveuses ou de vaisseaux sanguins, il est impossible de savoir si des particules du produit vont passer par le flux sanguin, ou avoir un impact neurologique.

Une législation européenne depuis 2010

Du côté de la législation, la première loi belge à s’intéresser au bien-être des animaux de laboratoire date de 1986, en parallèle avec la Convention européenne sur la protection des animaux vertébrés utilisés à des fins expérimentales ou à d’autres fins scientifiques (STE 123), la même année. Il y est précisé que "L’homme, dans sa quête de connaissance, de santé et de sécurité, a besoin d’utiliser des animaux lorsqu’on peut raisonnablement espérer que cela fera progresser la connaissance, ou produira des résultats utiles d’une façon générale pour l’homme ou pour l’animal", avec une évolution vers une limitation de cette méthodologie, "avec pour finalité de remplacer cette utilisation [animale] partout où cela est possible". Cette convention détermine les normes d’élevage et d’hébergement et les conditions de vie des animaux de laboratoire.

Il faudra attendre 2010 pour voir naître la directive européenne 2010/63/UE, qui va harmoniser la législation dans les Etats européens, notamment au niveau de la formation du personnel impliqué dans l’expérimentation animale. Travailler dans ce domaine implique désormais une formation continue, les techniques et conceptions sur la question évoluant constamment. Avant 2013, année où la directive européenne a été transposée dans le droit belge, l’on pouvait commencer des expérimentations animales et se former en même temps. Désormais, la formation doit toujours précéder l’expérience sur l’animal.

Un contrôle au niveau local

Comme précisé plus haut, en Belgique, ce sont les commissions d’éthique qui donnent le feu vert aux expérimentations animales. "Chaque université ou centre de recherche privé possède son propre comité d’éthique, composé d’au minimum huit personnes : des personnes internes, externes et également une personne naïve, qui n’est pas du monde scientifique. C’est cette personne qui, notamment, va lire le résumé non confidentiel et non technique qui doit être remis par chaque concepteur de projet impliquant des expérimentations animales. L’ensemble des membres de cette commission doivent maîtriser un minimum de compétences", relate Anne Vermeylen. "C’est la Commission qui propose ses membres, que la Région doit approuver, en vérifiant qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêts."

L’humain et l’animal, une relation complexe

La question de la relation, et de l’exploitation, de l’animal par l’humain est complexe tellement ce lien revêt de multiples facettes. A côté de sa place dans le régime alimentaire omnivore de l’humain, son rôle dans les multiples progrès médicaux de ces dernières décennies a été décisif dans l’évolution de notre société.

De plus en plus, les associations de défense du bien-être animal dénoncent l’expérimentation animale, et soulèvent des vagues d’indignation de l’opinion publique, tant cette réalité est éthiquement difficile à accepter. Ces combats sont nécessaires, et ont par exemple abouti à l’interdiction de l’expérimentation animale dans les cosmétiques en Europe.

Peu à peu, des méthodes permettant de se passer des animaux se développent, mais peinent à recréer la complexité physiologique d’un organisme vivant. Législateurs et scientifiques s’accordent pour dire que c’est une voie qu’il faut favoriser, sans pour autant se faire d’illusions : l’animal sera encore indispensable au progrès scientifique pour de nombreuses années.

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