Le vol de grands crus, un "phénomène criminel" en France : "Ici, il n’y a plus trop d’attaques de camions de banque"

C’est devenu du grand banditisme "comme un autre". Châteaux Yquem, Petrus, Opus One, Romanée-Conti : en France, le trafic de grands crus classés inquiète. La Justice parle d’un "phénomène criminel" dans la région de Bordeaux notamment, où entre 2018 et 2021, un grand braquage a eu lieu tous les mois et demi en moyenne. Qui sont ces braqueurs ? Comment certains ont-ils notamment séquestré et torturé le plus grand collectionneur du monde, Michel Chasseuil, dans sa maison ?

Devant son grand portail en fer forgé, Michel Chasseuil se souvient de ce matin de printemps 2014. À 7 heures, la sonnette retentit. Il sort, encore en pyjama. Au portail, un monsieur se présentant comme un livreur, devant un camion siglé UPS, lui indique avoir une caisse de vins pour lui. "Au moment où je me penche pour signer le bordereau, la porte du fourgon s’ouvre… Et là, à l’intérieur, je vois quatre gars cagoulés, avec des kalachnikovs, explique Michel Chasseuil. Je me suis dit : qu’est-ce qui m’arrive ? On m’attrape. Puis on m’emmène dans le garage. Ils se sont dit : ça y est, on a le vieux, on a le magot !"

Ils m’ont tordu les doigts à un tel point que je suis resté handicapé

Le "magot", c’est sa cave : la plus prestigieuse collection de vins au monde, et ses dizaines de milliers de grands crus classés qui valent de l’or, voire plus… Les malfaiteurs cherchent la clé. Ils retournent la maison de Michel Chasseuil, sans succès. Les mains liées avec du gros scotch, le collectionneur est interrogé, et torturé : "Il y en a deux qui me tenaient. L’un m’a pris les doigts, il m’a mis les doigts à 45 degrés. Ils savaient qu’il fallait me faire mal. Ils se sont dit : 'Il faut lui faire mal, qu’il avoue !' Ils m’ont tordu les doigts à un tel point que je suis resté handicapé. Après, l’un d’eux est venu avec le hachoir de mon grand-père pour les cochons. Il me disait : ‘On va te couper les doigts !’ Ensuite, ils m’ont tabassé, et encore pointé la kalachnikov sur le ventre."

Mais malgré la torture, le collectionneur ne livrera jamais les secrets de l’ouverture de sa cave : "Même si on m’avait coupé trois doigts, je n’aurais jamais donné la clé ! Vous imaginez, j’ai passé quarante ans de ma vie à rassembler toutes ces collections de vins du monde !" Sur les étagères en verre, face à lui, ses bouteilles de château Yquem. Chaque millésime est présent, depuis 1905 jusqu’à 2010. Leur font face les Petrus des mêmes années, tous rangés côte à côte.

Phénomène criminel

Les braqueurs, onze personnes au total, sont ce jour-là repartis presque bredouille – avec seulement quelques caisses de Pommerol qui n’étaient pas encore rangées dans la cave. Devant la Justice, ces multirécidivistes chevronnés écoperont de cinq ans de prison.

D’autres affaires sont moins spectaculaires, mais plus juteuses pour les trafiquants. Depuis 2018, le sud-ouest de la France vit au rythme de ces "casses". La Justice parle d’un "phénomène criminel". À Bordeaux, un large trafic vient d’être démantelé. Des entrepôts et des chais ont été littéralement dévalisés. Depuis 2019, un "gros coup" avait lieu tous les mois et demi en moyenne.

Montant du préjudice : 3 millions d’euros. Deux opérations d’envergure de la gendarmerie nationale ont permis d’interpeller 22 personnes. Des groupes de cambrioleurs locaux œuvraient pour le compte d’un receleur chinois installé à Bordeaux. Des sociétés d’import-export permettaient d’écouler les grands crus très rapidement.


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La magistrate Céline Pagès pilote la procédure au pôle Délinquance du Tribunal judiciaire de Bordeaux. "Le vin est une valeur sûre, un produit à forte valeur ajoutée, explique-t-elle. La valeur à la revente – même sous le manteau – reste très élevée. Et c’est la raison pour laquelle certains malfaiteurs se sont tournés vers ce vol de vins à défaut d’autres cibles. Ici, il n’y a plus trop d’attaques de camions de banque ou de distributeur automatique de billets…" La magistrate a donné son feu vert à des techniques spéciales d’enquête – les grands moyens – pour les intercepter : "Ce sont des gens qui ont adapté leur mode de vie. Vous les mettez sur écoute, mais ils ne se parlent que par codes." La sonorisation d’un véhicule (un mouchard enregistrant toutes les conversations) a été nécessaire pour faire tomber ces cambrioleurs ingénieux et rodés.

Les coups de filets récents ont marqué une forte baisse de ces braquages de grands crus à Bordeaux, mais n’ont pas mis fin au phénomène. Les vols inquiètent les exploitants de grands châteaux et les négociants. Une application, servant de moyen de communication entre viticulteurs et voisins de vignobles, permet désormais aux professionnels de signaler instantanément s’ils constatent un vol dans l’un de leurs hangars ou chais. Les données sont récupérées par le syndicat des vins de Bordeaux. "Par exemple, s’il y a deux ou trois propriétés proches qui ont connu un vol, on peut tout de suite le signaler à la gendarmerie, informer les viticulteurs, faire passer l’information à tous ceux de la même appellation en disant : attention, en ce moment, près de chez vous, il y a des cas de vols, soyez vigilants", indique Christophe Chateau, le directeur de la communication du syndicat des vins de Bordeaux.

Chez lui, Michel Chasseuil a barricadé et piégé sa cave. Il vit toujours dans l’appréhension d’une nouvelle attaque.

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