Le succès de l’usage détourné mais risqué de la codéine

La codéine est une substance dérivée de la morphine utilisée à des fins thérapeutiques comme antidouleurs, ainsi que dans des médicaments contre la toux. Mais depuis plusieurs années cet opiacé (comprenez une substance dérivée de l’opium) est aussi utilisé à des fins récréatives.

Une drogue légale, et connue pour être rapidement addictive, dont l’usage s’est répandu de manière populaire dans une tranche assez jeune de la population ainsi que dans la culture rap à partir des Etats-Unis jusqu’à l’Europe.

La codéine peut se retrouver sous plusieurs formes : en comprimés ou en sirop pour la toux. C’est principalement cette seconde forme qui se distingue actuellement comme une "tendance".


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Une forme dont le goût serait plaisant, le mélange peu onéreux et surtout très discret comme le confirme Paul, 24 ans et ancien consommateur. L’effet provoqué est une somnolence, l’ancien étudiant défini le ressenti comme l’inverse de l’alcool : "Tu n’as pas envie d’entendre de bruit, pas envie que l’on vienne te parler en dehors de ton cercle. Tu es très casanier et routinier", décrit-il en situant ses consommations occasionnelles lors de soirées jeux vidéo entre amis.

Une substance dangereuse même pour un usage médical

La légalité de la codéine fait débat depuis plusieurs années. En 2017, deux jeunes français en décèdent suite à une overdose. Suite à cet incident, sa vente est retirée sans prescription médicale. Mais aux USA la dimension est toute autre, les opiacés sont un véritable fléau pour le pays. La même année, environ 72.000 personnes sont décédées d’une overdose par opiacé et la codéine en fait tristement partie.

Le potentiel addictif des opiacés est depuis très longtemps décrié, ce qui lui a valu une interdiction de vente sans ordonnance depuis 2013 en Belgique. De plus, les médecins et pharmaciens déconseillent l’utilisation de sirop pour la toux contenant de la codéine chez les enfants de moins de 12 ans ainsi que même les adolescents. La cause : la supermétabolisation de 10% de la codéine en morphine, lorsqu’elle est ingérée dans l’organisme. Un risque de détresse respiratoire qui peut s’avérer très dangereux voire mortel pour certains enfants.

Un élément contre lequel met en garde Jean-Michel Dogné, chef du département de pharmacie et professeur à l’Unamur, est la discrétion de l’addiction : "Comme la codéine est un dérivé moins fort de la morphine, il est plus difficile de déceler une personne addict car les signes sont nettement moins visibles physiquement. Il faudra souvent attendre d’observer des signes généraux comme des tremblements et de l’anxiété pour révéler qu’une désintoxication et un sevrage sont nécessaires".

Un usage détourné et peu onéreux

Un public majoritairement jeune qui cherche parfois autre chose que l’illégalité du cannabis ou à varier de l’alcool, comme l’explique Paul qui en a consommé durant 2 ans : "J’ai découvert en 2014 via des amis. La recette était facile et on pouvait en acheter pour 5 euros le flacon de 300 ml".
Pour la "recette" comme il le dit, ajouter un autre composant serait préférable afin d’atténuer les potentiels effets secondaires : "Quelques cachets de prométhazine (un antihistaminique) pour un prix de 3 euros la boite, c’est mieux pour éviter les démangeaisons provoquées par la codéine", le tout dans une bouteille de soda au citron. Un produit bon marché qui peut même faire concurrence à l’alcool suite aux effets procurés et à la facilité d’accès.

Depuis l’interdiction de vente libre, les prix ont gonflé pour atteindre 25 euros la bouteille, une "drogue de luxe" selon l’ex-consommateur. Pourtant, il est toujours aussi facile de s’en procurer récréativement estime Jean-Michel Dogné.

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Le mélange de codéine et de soda © Capture d’écran Instagram

Effectivement comme l’explique le chef du département pharmacie de l’UNamur : "Le côté sédatif et hallucinogène séduit pour un usage détourné. Mais les dépendances peuvent être lourdes et c’est sans parler de ce risque de supermétabolisation dont la personne peut être victime sans le savoir au préalable".

D’autant plus que la prise de ce mélange s’accompagne très souvent de cannabis comme raconte Paul : "Avant même que je consomme de la codé pour la première fois, on m’a dit que cela n’allait pas sans fumer un joint". Un phénomène qui n’étonne pas le professeur de l’Unamur : "On observe souvent que la consommation du cannabis pousse à boire quelque chose et vice-versa. Le mélange avec l’alcool ou alors avec un mix de soda et codéine va accentuer l’effet psychoactif".

Plus les mélanges sont nombreux et puissants, au plus ils sont dangereux évidemment. "Cela peut aller jusqu’à l’overdose d’opiacés, comme entraîner des dépendances tellement forte que la personne ira vers des drogues plus dures", se désole le docteur Dogné. Un mélange devenu tellement puisant en termes de drogues (fentanyl, cocaïne, alcool) qui a conduit à la mort du rappeur américain Mac Miller en 2018.


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Elément figuratif de la culture rap actuelle

La "purple drank", la "lean", la "codé", le "syrup", de multiples surnoms et un univers visuel tout aussi présent dans une partie de la culture rap. Lil Wayne ou encore Future en parle sans aucun tabou, mais sans pour autant en faire une apologie comme ils s’en défendent dans de nombreuses interviews : "Je fais des morceaux qui peuvent plaire aux gens, pas pour inciter. Moi je n’encourage personne à consommer ça", disait le rappeur américain Future lors d’une interview pour Clique.

Un élément qui est parvenu à s’ancrer en France avec l’arrivée de nouvelles branches du rap comme la 'drill' ou le 'emo-rap'. Le rappeur Freeze Corleone en a fait l’un de ses gimick textuel (avec Jeremy Lin, des références à la prométhazine, à la "lean") et aussi visuel dans ses clips avec des bouteilles de soda Sprite contenant un peu de codéine en sirop, ou gobelet rempli d’un liquide mauve avec des glaçons. D’autres comme les bruxellois Senamo et Neshga décrivaient l’expérience dans un titre nommé PLC (passe la codé).

Cet opiacé planant n’est pas la seule substance reprise par des éléments de la culture rap. Le Xanax, un anxiolytique assez courant dans les soins médicaux, a aussi pris sa place durant plusieurs années dans certaines niches du rap. Une addiction qui amènera le décès du rappeur américain Lil Peep par overdose en novembre 2017.

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