Le sociologue Jean-Claude Kaufmann: «Les gilets jaunes, des gens simples qui ont une fierté perdue et une demande d’exister»

Sociologue et directeur de recherche au CNRS, Jean-Claude Kaufmann est l’invité du Grand Oral RTBF/Le Soir ce samedi 25 mai sur La Première et ce dimanche 26 mai sur La Trois. Il est l’auteur du livre « La fin de la démocratie ».

Si la démocratie est menacée de disparaître, c’est parce que la République, l’Etat, est en faillite, commence Jean-Claude Kaufmann. Comment l’expliquer ? Car si la démocratie et la République sont longtemps restées indissociables, elles deviennent de plus en plus opposées, explique le sociologue. « Elles s’inscrivent en fait dans des logiques opposées et de plus en plus divergentes. La République, c’est ce qui vient d’en haut, pour une morale collective. Et ce concept est grignoté de l’intérieur par la démocratie, qui voit croître les individualités ». Jean-Claude Kaufmann dresse ici un constat. « C’est un fait, la République se raccroche aujourd’hui à ce qu’elle peut, comme des monuments. Notre-Dame de Paris en est un exemple ».

Les élites

Cette chute n’est-elle donc pas à imputer aux élites ? On les dit de plus en plus corrompues. Il y a aussi la politique qui s’éloigne de celles et ceux qu’elle doit représenter. « Oui, cela accélère le phénomène. Le monde de la finance, les évasions fiscales, cela devient irréel et obscène. Le nombre de zéros accolés au train de vie de certains patrons déconcerte la population ». Un effet accélérateur qui s’ajoute, explique-t-il, au besoin collectif de trouver un ennemi pour retrouver une fierté. Il y a aussi un rejet des intellectuels en faveur d’idées simples et génératrices d’émotions et d’élan, selon Jean-Claude Kaufmann.

Une solution ?

Des raisons de garder espoir en l’avenir ? « Il y a en chacun un besoin d’humanité, notamment lorsqu’il y a des drames. Il n’y a pas que la haine, idem sur Internet. On y voit beaucoup de bulles d’amour. J’espérais il y a 4 ans une subversion par les marges de ces démonstrations positives. Cela existe, mais il y a plus fort : les petits mondes basés sur la haine ». Jean-Claude Kaufmann annonce une déferlante qui pourrait se déclencher facilement : « Une crise économique pourrait aisément revenir. Un conflit entre deux nations, et nous serions surpris d’un coup. Les marmites du diable mijotent en ce moment, et ça pourrait sauter très très vite ».

Il a dit

A propos des gilets jaunes français : « Des gens simples qui ont une fierté perdue et une demande d’exister »

Quelle place pour le droit de vote ? « Il faut garder la démocratie représentative et arriver à la revivifier ».

A propos du manque d’attrait de l’Europe : « Il n’y a rien qui conduise l’Européen à se sentir européen. Il manque le narratif européen. Une histoire qui va passionner. L’Europe réalise un tas de choses intéressantes, mais rien de lisible dans une histoire qui porte ».

Jean-Claude Kaufmann prévoit la fin de la démocratie, pour quelle alternative ? « Soit une montée des populismes par endroits, soit une restriction de l’expression des libertés. »

Les raisons de la montée du populisme ? « Chacun définit sa morale, sa vérité dans tous les domaines. Cette liberté est aussi une charge mentale. Le populisme, ce n’est qu’un deuxième étage. En dessous, il y a ce changement de la société, des gens qui cherchent à se protéger dans des bulles de certitude ».

Le sociologue met son défunt confrère Norbert Elias à l’honneur : « Il a analysé trois siècles d’intériorisation des pulsions qui ont abouti à la République. Or, aujourd’hui, cette tendance prend une courbe totalement opposée, pour le meilleur et pour le pire ».

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