"Le sexisme dans l'espace public est vraiment partout et tout le temps"

"Les plaintes sont relativement faibles aujourd’hui encore. "Vie Féminine" a réalisé une étude en 2007 qui repose sur plus de 400 témoignages de jeunes enfants francophones. Parmi les répondantes, seuls 3% ont porté plainte pour l’agression vécue dans l’espace public".
"Les plaintes sont relativement faibles aujourd’hui encore. "Vie Féminine" a réalisé une étude en 2007 qui repose sur plus de 400 témoignages de jeunes enfants francophones. Parmi les répondantes, seuls 3% ont porté plainte pour l’agression vécue dans l’espace public". - © Jonas Hamers - BELGAIMAGE

Des injures, des gestes physiques déplacés ou même se faire poursuivre : c’est le quotidien vécu par de nombreuses femmes. Beaucoup y sont encore confrontées aujourd’hui. Pour lutter contre le phénomène, la secrétaire d’État bruxelloise, Bianca Debaets, doit présenter ce mardi une application pour aider à lutter contre ce harcèlement de rue, une application disponible sur téléphone et sur Internet. Laëtitia Genin, coordinatrice nationale à "Vie Féminine" qui suit précisément ce dossier, était invitée ce mardi matin dans Matin Première pour en parler.

C’est une première en Belgique dans le domaine de la justice : un homme a été condamné pour sexisme dans l’espace public. Quelle est votre réaction par rapport à ça?

"C’est vraiment un signal important parce que ça montre bien à quel point ça sert de porter plainte et que ça peut aboutir, à la fois pour le travail de renforcement des victimes que pour pénaliser les auteurs. C’est vraiment un signal important que ces démarches aboutissent".

Justement, une application est dévoilée ce mardi. On ne sait pas exactement la teneur, mais ce type d'application existe déjà dans d’autres pays. Elle permet notamment aux utilisatrices d’alerter, de témoigner, de trouver de l’information et de partager aussi avec d’autres victimes. Est-ce qu’une telle application répond aux problèmes d’insécurité et d’intimidation de rue dont on parle?

"Aujourd’hui, il est plus que temps d’agir. Comme vous l’avez souligné, les femmes sont quotidiennement confrontées à des agressions sexistes, donc il est nécessaire de mettre les moyens en place pour lutter contre ces agressions. Quant à savoir si une application en tant que telle est la meilleure réponse, c’est une autre question. Nous, on est assez nuancés par rapport à cette application. Tout d’abord parce qu’un des premiers objectifs qui est pointé par la secrétaire d’État est d’identifier un peu mieux le problème des agressions sexistes dans l’espace public. Or, à cet égard, il y a déjà assez de ressources et de matière présentes, notamment sur le territoire belge".

"Et l’autre objectif pointé pour l’usage de cette application est de renforcer les solidarités entre les victimes, et notamment en permettant une intervention rapide de ces personnes qui utiliseraient l’application. Ce sont un peu des anges gardiens. Et là on a beaucoup de questions quant à l’identification de ces anges gardiens. Comment être sûrs que ces personnes sont des personnes de confiance, bien intentionnées et qui vont encourager la sécurité de la victime et pas l’inverse?"

Parlons concrètement pour les gens qui ne connaissent pas cet aspect d’anges gardiens. Ce sont des personnes qui ont été victimes ou plutôt des "assistants" spécialisés ?

"Ce serait plutôt des personnes de la société, comme vous et moi, qui s’inscriraient sur cette application et qui, au regard d’une signalisation qui apparaîtrait, pourraient intervenir si elles sont à proximité de la victime. " Je suis justement deux rues plus loin, je peux être rapidement sur place, je vais intervenir". Et c’est là où se pose la question de : finalement, qui seront véritablement ces anges gardiens? Est-ce que ce sont des personnes qui seront sensibles à ce que sont les agressions sexistes dans l’espace public et à la manière la plus favorable et adéquate d’y réagir, étant donné qu’a priori, si l’application fonctionne comme dans d’autres pays, ces anges gardiens seront vous, moi, le voisin, la voisine et autres?"

Vous parlez de l’aspect solidarité, est-ce qu’une telle application peut aussi mettre justement en contact des victimes entre elles, sans forcément les nommer, en gardant la vie privée, pour pouvoir en parler plus facilement et voir qu’il y a finalement beaucoup de gens qui sont confrontés à ce phénomène?

"Tout à fait. C’est un des aspects positifs soulignés dans des applications comme celle-là qui existent dans d’autres pays, en France notamment. C’est un peu cet esprit de communauté entre victimes. Ça montre non seulement qu’on n’est pas seul, mais aussi que ce qu’on vient de vivre n’est pas normal, que c’est véritablement une agression. On est légitime à être reconnu victime dans cette situation et à agir. Donc, c’est un aspect de renforcement de cet esprit de communauté qui est vraiment important".

"Par contre, l’autre penchant serait de ne visibiliser que certaines réalités des agressions sexistes dans l’espace public. Or, les agressions sexistes dans l’espace public sont vraiment multiformes et elles s’opèrent partout, pas que dans certaines rues, pas que dans certains quartiers, et l’aspect de géolocalisation que permet cette application pourrait amener les risques de stigmatiser certains endroits, certains quartiers plutôt que d’autres. Le sexisme dans l’espace public — je le répète — est vraiment partout et tout le temps".

On l’a vu justement avec cette condamnation qui est tombée. On a une idée du nombre de personnes qui portent plainte en regard de ce phénomène et si, quand elles le font, elles ont des chances que la plainte aboutisse?

"Les plaintes sont relativement faibles aujourd’hui encore. "Vie Féminine" a réalisé une étude en 2007 qui repose sur plus de 400 témoignages de jeunes enfants francophones. Parmi les répondantes, seuls 3% ont porté plainte pour l’agression vécue dans l’espace public. C’est donc très faible, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il faut prendre conscience que ce qu’on vient de vivre est une agression, que c’est passible de poursuites et que ce n’est pas normal. Il ne faut surtout pas banaliser ce qui a été vécu, soit dans le cercle de la victime, mais aussi et surtout de la part de la société, de la part des personnes qui nous entourent. Et enfin, troisième aspect, il est aussi important de connaître les lois et les outils juridiques qui sont là pour répondre à nos besoins. Là aussi, à travers notre étude, on constate malheureusement qu’aujourd’hui beaucoup de femmes encore ne connaissent pas ces lois qui sont là pour nous aider. Il y a donc un vrai travail d’information à réaliser pour mieux accompagner les victimes".

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