Le pape François agit-il concrètement contre la pédophilie dans l'Eglise?

Ce mercredi s'ouvre à Rome un synode entièrement consacré aux jeunes, alors que l'église est en crise face aux révélations régulières de nouveaux abus sexuels. Le pape François est l'auteur de quelques déclarations fortes sur le sujet, mais quelles sont ses actions concrètes? Nous avons posé la question à Karlijn Demasure, théologienne, professeure à la faculté de psychologie de l'Université pontificale grégorienne de Rome, qui suit le dossier pédophilie dans l'Eglise catholique depuis 25 ans, ainsi qu'à Tommy Scholtès, porte-parole des Evêques de Belgique.

Jusqu'au mois de juillet, Karlijn Demasure dirigeait le centre pour la protection de l'enfant (Centre for Child Protection) à Rome, avant de retourner à sa carrière académique. Il y a quelques années, elle a également participé à la Commission Adriaenssens sur les abus sexuels dans l'Eglise de Belgique. Elle a donc suivi le dossier en pleine crise, ces quatre dernières années.

Selon elle, la crise n'est d'ailleurs pas terminée. "Il y a encore beaucoup de choses à vérifier et à voir. On n'est pas à la fin de la crise. Il faudra observer la suite des événements".

En attendant la suite, Karlijn Demasure nous dresse un bilan provisoire des déclarations et actions du pape François en matière de pédophilie dans l'Eglise.

La tolérance zéro: un concept fort qui manque de clarté ?

En préparant le synode au mois de mars, trois cents jeunes réunis à Rome avaient fait savoir que l'Eglise devait continuer à prôner la "tolérance zéro" en matière d'abus sexuels, si elle voulait augmenter sa crédibilité auprès des jeunes du monde entier. "Le pape François est le premier pape à avoir utilisé lui-même ce concept de "tolérance zéro". Mais il ne l'a pas défini clairement. Il y a en effet deux interprétations possibles. Certains dans l'église estiment que les prêtres qui ont commis des abus doivent être renvoyés de l'état clérical. D'autres s'arrêtent à l'interdiction au sein de l'église de commettre des abus sexuels. Et cette double interprétation crée beaucoup de frustration parmi les chrétiens".

Aux yeux du porte-parole des Evêques de Belgique, le concept est pourtant très clair : "La tolérance zéro, cela veut dire qu'il n'y a rien qui est possible dans le domaine du respect d'un enfant. c'est tout".

Un problème de "culture"

En août, le pape a écrit aux chrétiens. Dans sa "Lettre du pape au Peuple de Dieu", il a évoqué la culture qui était à l'origine des abus sexuels. "Il vise le cléricalisme, à ne pas confondre avec la culture cléricale. Le cléricalisme, c'est une déviance. Les prêtres se défendent entre eux et se sentent supérieurs aux autres. Ça mène à l'abus car on sait très bien que l'abus sexuel est un abus de pouvoir. Ils avaient le pouvoir des sacrements, du salut, et ont abusé de ce pouvoir pour abuser sexuellement".

Le premier pape à s'excuser en son nom propre

"Les autres papes ont parlé du pardon, mais lui, il s'est excusé en son nom propre et a enchaîné en expliquant qu'il faisait lui-même partie du système et du problème".

Selon Karlijn Demasure, le pape a ainsi voulu pointer la faute qu'il a lui-même commise en traitant les cas d'abus sexuels du Chili. "Il n'a pas cru les victimes, il a dit dans l'avion, aux journalistes, qu'il s'agissait de calomnies. En fait, il a été mal informé". Mais le mal était fait, même si le pape a ensuite envoyé un émissaire enquêter sur ce scandale d'abus sexuels et que finalement il a réagi.

Beaucoup de blabla, peu de concret?

"C'est une accusation qu'on entend, admet Karlijn Demasure.  Mais je veux quand même nuancer cela, car c'est le premier à renvoyer des évêques, du Chili. Il a déjà accepté la démission de sept évêques. Ce n'est pas rien. D'autres évêques, ailleurs, ont aussi demandé à démissionner car ils avaient couvert les abus sexuels. C'est le premier pape qui prend des décisions concernant les évêques. Avant ce n'était pas comme ça, les évêques restaient dans leur diocèse". Quand nous évoquons le cas de l'évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, dont la démission avait été acceptée par le pape Benoît XVI, Karlijn Demasure estime que la situation n'est pas comparable aux décisions prises par le pape actuel. "A ma connaissance jusqu'à présent on n'enlevait pas le titre d'évêque".

Et la théologienne de conclure, "avant c'étaient les prêtres abuseurs qui étaient visés, maintenant ce sont aussi les évêques et les cardinaux".

"Le pape a aussi créé une commission, un tribunal pour les évêques, à l'intérieur même du Vatican" ajoute Tommy Scholtès, "il demande aussi à toutes les victimes dans le monde de se déclarer et il demande à la justice civile de faire son travail, et là où il y a prescription, il faut que les églises prennent leurs propres responsabilités".

En Belgique, une formation à la prévention pour tous les prêtres

A la demande du Vatican, notre pays a été parmi les premiers à instaurer une formation de prévention : "Tous les prêtres ont suivi cette formation à la prévention, pour connaître les difficultés, les impasses, tout ce qu'ils doivent surveiller" précise Tommy Scholtès. "Il existe un protocole qui a été écrit pour que tout ce qui est possible, avec l'aide de psychologues et de personnes qui peuvent aider, soit mis sous contrôle".

Et pour tenter de lutter plus efficacement encore contre ces abus sexuels au sein d'une église qui n'en finit pas de découvrir de nouveaux scandales aux quatre coins de la planète, le pape François a convoqué en février prochain une réunion, sans précédent, de tous les présidents des conférences épiscopales du monde entier. Officiellement, le thème de cette réunion sera la "protection des mineurs". Autrement dit, la pédophilie.

 

Archive : JT 25/09/2018

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