Le "mode de vie européen", c'est quoi ?

Le "mode de vie européen", c'est quoi?
Le "mode de vie européen", c'est quoi? - © THIERRY ROGE - BELGA

Dans son programme politique pour "une Union plus ambitieuse", la présidente de la Commission européenne emploie à deux reprises la notion de "mode de vie".

Exemples : "La nécessité de faire face aux changements climatiques, technologiques et démographiques qui transforment nos sociétés et notre mode de vie résidera au cœur de son action", ou encore "[Les vice-présidents] guideront notre action sur les questions globales prioritaires, telles que le Green deal européen, une Europe adaptée à l’ère du numérique, une économie au service des personnes, qui protège notre mode de vie européen, une Europe plus forte sur la scène internationale et un nouvel élan pour la démocratie européenne".

Outre l’utilisation de ces termes dans un discours d’intention et d’orientation de politique générale pour la législature 2019-2024, un membre de la nouvelle Commission, le Grec Margaritis Schinas, est affublé du titre de "Commissaire à la protection de notre mode de vie européen". Mais ici, rien à voir avec le numérique, l’économie ou l’écologie. En effet, l’ancien portefeuille s’intitulait "Migrations, Affaires intérieures et Citoyenneté". M. Schinas aura donc dans ses compétences la migration et la sécurité de l’Union. Voilà qui fait grincer les dents de la gauche européenne, mais pas seulement.

"La première chose qui me vient à l’esprit lorsque j’entends cela, c’est que l’Europe veut d’abord se protéger, se refermer sur elle-même, et je trouve cela extrêmement choquant. C’est clairement une rhétorique empruntée à l’extrême-droite qui dit souvent que les migrants menacent le mode de vie européen", éructe Philippe Hensmans, directeur d’Amnesty International Belgique. Aux critiques, Mme von der Leyen a répondu que "la beauté de la dignité de chaque être humain est l’une des plus précieuses valeurs". Philippe Hensmans rétorque : "Si les valeurs de dignité avancées par la présidente de la Commission sont celles, par exemple, de Victor Orbán (Premier ministre de Hongrie) qui criminalise le sans-abrisme, tient des discours anti-migrants et applique des mesures d’exception contre la minorité rom, ce n’est pas l’idée que je m’en fais personnellement".

Une terminologie floue

La question est, dès lors, de savoir sur quel socle repose cette définition. Ce "mode de vie européen" est-il unique et indivisible, identique pour chaque habitant de l’Union ? Existe-t-il une identité culturelle unique ?

Voilà qui semble en tout cas en contradiction avec la devise de l’Union Européenne "Unie dans la diversité" (In varietate concordia), explicitée dans l’Article 1bis du Traité de Lisbonne (qui renforce l’idée de Constitution européenne) spécifiant que "L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’Etat de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux Etats membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes."

"Selon moi, associer la migration au fameux mode de vie européen, c’est clairement la porte ouverte pour faire la distinction entre ''eux'' et ''nous'', c’est l’occasion de dire à des réfugiés ''Non, vous n’êtes pas comme nous'' ", poursuit M. Hensmans.

"On ne parle pas de protéger des fromages !"

Pour Jean Leclercq, professeur de philosophie à l’UCLouvain, cette nouvelle désignation des compétences politiques européennes est pour le moins étrange. Une volonté politique de relooking dans l’ère du temps mais finalement très ambiguë : "Quand on avance des mots pour désigner des réalités, il faut s’assurer que ces concepts soient encadrés, autrement dit être certain de ce qui va arriver sur le plan de leur compréhension et de leur extension conceptuelle. ''Protéger un mode de vie'', ça ne veut rien dire. On peut protéger une appellation de fromages. Pourtant ici, on parle d’une compétence qui a trait à la migration, et donc à des personnes", alerte Jean Leclercq.

Autre problème : cette dénomination pourrait promouvoir une spécificité européenne dans une société où les individus sont de plus en plus interconnectés, "où nous avons plus que jamais besoin de repenser les notions d’universalisme au moment où nous vivons une période complexe et tendue de la construction européenne et singulièrement de la citoyenneté européenne au regard, par exemple, du succès des partis ouvertement europhobes dans certains pays", poursuit le philosophe.

Un retour subtil aux "racines chrétiennes" de l’Europe ?

Un rapide exercice de traduction est aussi très éclairant. Nous avons analysé les termes allemands (Ursula von der Leyen est Allemande) de la déclaration de politique : les attributions du Commissaire à la Protection du mode de vie européen sont traduites par "Schützen, was Europa ausmacht", que l’on peut traduire littéralement par "Protéger ce qui fait l’Europe". Or, le terme "Schützen", selon le dictionnaire, peut aussi recouvrir les termes "abriter" ou encore "se prémunir".

Une analyse sémantique qui laisse songeur car "si l’Europe se construit par principe sur un projet et un idéal de paix, je ne peux pas m’empêcher de me demander si cette formulation ambiguë ne nous poussera pas à nous créer de nouveaux ennemis" selon notre philosophe qui fait aussi remarquer que cette formule "Was Europa ausmacht" est le titre d’un ouvrage publié en 2007 par la Fondation Konrad Adenauer, historiquement proche de la CDU, dont Ursula von der Leyen fait d’ailleurs partie. On y présentait les dates, faits et noms majeurs de l’Union Européenne. Plus inquiétant, la formule traîne aussi dans un discours nationaliste et virulent, donné le 6 mars 2014 par Frank Franz, le leader du parti néo-nazi, le "NPD" allemand où l’on peut lire ceci : "Wer Europa schützen will, der muss schützen was Europa ausmacht : Seine Vielfältigkeit", "Qui veut protéger l’Europe, doit protéger ce qui constitue l’Europe : sa diversité".

Aussi, avec ces notions de "mode/style de vie", notre expert se demande si l’on ne va pas voir revenir "subtilement, certes, les discussions identitaristes sur les valeurs fondatrices de l’Europe et ses prétendues racines chrétiennes".

Bref, pour Jean Leclercq, "la formule gène à toutes les entournures et où que l’on aille se promener sur le net. Un conseil : qu’elle la change au plus vite !" Partout, la polémique fait rage et la nouvelle présidente de la Commission européenne essaye tant bien que mal de la clore : "La protection de notre mode de vie européen fait référence aux valeurs européennes, à savoir la tolérance, l’accueil, l’asile", a ainsi déclaré une source dans l’entourage d’Ursula von der Leyen.

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