Le "marché scolaire" suédois est devenu un business

Ecole: en Suède, les profs négocient leur salaire
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Ecole: en Suède, les profs négocient leur salaire - © Tous droits réservés

Depuis quelques années, le système scolaire suédois qui a été cité en exemple pendant longtemps est moins bien coté par les enquêtes internationales. Certains imputent sa chute dans les classements au changement radical survenu suite à un choix politique de 1991. A l'époque, les autorités ont décidé de totalement déréguler le système en misant sur la compétition entre écoles pour viser l'excellence.

La compétition entre écoles, l'existence d'un marché scolaire, est l'un des quatre facteurs qui créent de l'inégalité scolaire. "On peut pointer quatre facteurs qui créent des inégalités scolaires, nous explique Dominique Lafontaine, professeur en sciences de l'éducation à l'Université de Liège: le redoublement, l'orientation précoce des élèves, l'enseignement spécialisé et le marché scolaire".

Ces quatre marqueurs sont présents en Belgique et expliquent pourquoi notre système est l'un des plus inégalitaires. En Suède, par contre, il n'y a pas de redoublement, les élèves passent tous par le même tronc commun, les écoles sont inclusives. Le seul marqueur présent dans ce pays du Nord de l'Europe est le marché scolaire et est apparu assez récemment.

En 1991, une décision politique décide de déréguler ce système scolaire qui fonctionne bien pour tous, mais qui oblige les parents à inscrire leur enfant dans l'école du quartier. Le but est de faire encore mieux, dans une période où la Suède prône davantage de liberté individuelle. Elle opte par conséquent pour le libre choix des parents et espère, via ce changement de paradigme, tendre davantage encore vers l'excellence en exacerbant la compétition entre écoles. "La démocratie a toujours été au centre de l'évolution du système éducatif suédois, explique Guadalupe Francia, chercheuse en sciences de l'éducation à l'université d'Uppsala. Après la guerre, on voulait une école commune pour développer la démocratie. Dans les années 90 — quand on a assisté à la dernière réforme du système scolaire suédois — l'idée principale était que la démocratie devait être locale, axée sur le citoyen, l'individu".

Des écoles privées financées par les pouvoirs publics

C'est une tradition nordique que la Suède respecte encore aujourd'hui: l'enseignement est entièrement gratuit, tant les cours que les transports scolaires et la cantine. Si un élève veut s'inscrire dans une école privée, il reçoit un chèque scolaire de la municipalité, qui lui permet de payer son école. "Quand les autorités ont créé ce système, elles pensaient que quelques asbl développeraient des écoles Montessori ou Steiner par exemple, décode Guadalupe Francia. Personne à l'époque n'imaginait que certains en feraient un business. Mais les écoles qui se sont majoritairement développées sont celles de groupes qui font du profit et des écoles religieuses".

Le business de l'école

Le terme "marché" scolaire n'a jamais aussi bien porté son nom qu'en Suède. Des sociétés privées ont fait de l'éducation leur métier. Elles sont cotées en bourse et leurs actionnaires sont par exemple des fonds de pension et des banques. Elles font d'ailleurs preuve de transparence quant à la composition de leur actionnariat.

Chaque préfet gère son école comme un chef d'entreprise. Pour attirer les meilleurs profs, tant du côté du privé que du public, le préfet peut proposer des salaires plus élevés. "Chaque professeur, en sortant des études, doit négocier son salaire, il n'y a pas de salaire minimum", précise Christer Blomqvist, de l'administration de l'enseignement de la municipalité de Stockholm.. Voilà qui crée d'énormes disparités entre écoles, même si "le niveau moyen des écoles est globalement le même entre écoles privées et écoles publiques. Par contre, vous trouverez de très mauvaises écoles parmi les écoles privées alors que vous ne trouverez pas de très mauvaises écoles publiques".

On est passé d'une logique de bon système scolaire qui n'excluait aucun élève, à une logique de "chacun pour soi". "Ce système ne pousse pas les écoles à collaborer, explique Jonas Wolbe, proviseur de l'école Stureby à Stockholm. C'est une compétition entre écoles. C'est dommage car nous apprendrions mieux en mettant ensemble les expériences scolaires, mais l'objectif est de garder nos élèves à tout prix et faire en sorte qu'ils n'aillent pas s'inscrire dans une autre école".

Les écoles privées tentent d'avoir des élèves qui ne coûtent pas trop cher

Le préfet de l'école nous confirme cette compétition entre établissements scolaires. Il a été préfet dans le privé pendant neuf ans, avant de postuler dans cette école. "Les écoles privées tentent d'avoir des élèves qui ont des parents éduqués", détaille Martin Widholm. Car un élève 'standard" coûte moins cher. "Les écoles publiques ont les enfants avec des difficultés d'apprentissage, les enfants primo-arrivants… Et c'est une situation plus complexe et plus intéressante selon moi".

Une école inclusive

Depuis quelques années, Martin Widholm a décidé de développer un programme de scolarisation d'enfants primo-arrivants dans son établissement. Grâce au projet "théâtre" de l'école, ces enfants se débrouillent en suédois après six mois de scolarité. Pour le reste, son école accueille majoritairement des enfants de classe moyenne. Certains ont des problèmes d'apprentissage ou même un handicap mental. L'école est inclusive comme le sera l'école de FWB si l'on en croit le Pacte d'excellence.

Le proviseur nous emmène à la découverte de son école. Les locaux y sont lumineux, l'acoustique y est impeccable. "En Suède, les enfants ne s'ennuient pas à l'école", avait tenu à ajouter Christer Blomqvist de l'administration enseignement de la municipalité de Stockholm, lorsque nous l'avions rencontré. Voilà qui semble se vérifier.

Des profils très différents accompagnés par un même professeur

Jonas Wolbe, le proviseur de l'école, ouvre la porte d'un local. On y découvre quatre étudiants plongés de temps à autre dans un manuel d'histoire. "Comme vous le voyez, l'ambiance est plutôt détendue", souligne Jonas Wolbe. Les élèves peuvent se lever quand ils en ressentent le besoin. "Je dois me lever, s'exclame tout à coup Charlie, 13 ans, sur un ton saccadé. Je suis resté assis trop longtemps ce matin. J'ai besoin de courir !" Les enfants qui bénéficient de cette différenciation des apprentissages ont différents profils: certains ont une forme d'autisme, d'autres un trouble de l'attention et de l'hyperactivité, d'autres encore ont simplement un retard d'apprentissage dans certains cours.

"Ils ont besoin de temps de qualité avec un enseignant pendant quelques mois. Après, ils retourneront dans une classe plus grande. Quinze minutes avec Eddy (leur professeur) valent mieux que soixante ou quatre-vingts minutes dans un plus grand groupe ". Les enfants qui bénéficient de cet apprentissage en petits groupes font par ailleurs partie d'une classe d'une vingtaine d'élèves pour les cours manuels, les cours d'art ou de musique. Selon le proviseur, à la fin de l'année, ces enfants ont des résultats équivalents à ceux des autres élèves de leur âge. C'est d'ailleurs l'objectif poursuivi par l'enseignement inclusif.

Charlie, Alvin, Ilyas, des élèves heureux

"Do you know Kevin De Bruine?", me lance Alvin. Les rires fusent dans la classe. Charlie ne cache pas sa joie de pouvoir apprendre dans cet environnement privilégié. "Je préfère, car il y a beaucoup moins de bruit, précise le garçon de 13 ans, et on a droit à de l'aide supplémentaire. Et puis les profs sont chouettes!"

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