"Le discours anti-musulman et anti-migrant n'est pas l'apanage de l'électorat d'extrême droite"

Plus de 5000 manifestants se sont rassemblés dans les rues de Bruxelles le dimanche 16 décembre contre le pacte migratoire de l'ONU, sous la bannière "Contre Marrakech". Mais ce rassemblement a vite dégénéré, avec des slogans comme "Eigen volk eerst" — "Notre peuple d'abord" — ou encore "Michel dehors !" et "Non à l'immigration de masse venue d'Afrique". Manuel Abramowicz, spécialiste des mouvements d'extrême droite et responsable de la revue web RésistanceS.be, était l'invité de Jour Première pour débattre avec le journaliste François Heureux de la force de l'extrême droite en Belgique aujourd'hui.

Avez-vous été surpris par le nombre de manifestants ?

"Pour une manifestation d'extrême droite en Belgique, cela représente beaucoup de monde. D'habitude, les manifestations organisées par l'extrême droite tournent autour de maximum 1000 à 1200 personnes. Chaque année, le Nationalistische Studentenvereniging (NSV), un cercle d'étudiants nationalistes lié au Vlaams Belang et qui est maintenant à la NV-A, manifeste. Ce rassemblement tourne autour de 100 à 250 personnes, avec des contre-manifestations qui vont de 250 à 1500 personnes."

La contre-manifestation a rassemblé un millier de personnes environ. 

"C'est beaucoup, mais il faut relativiser. La Flandre compte environ six millions d'habitants.

Les manifestants représentent aussi une partie de la population qui ne sort pas pour protester. Il peut y avoir plusieurs raisons : ce n'est pas dans leur culture, dans leurs habitudes ou bien ils ressentent de la peur. Il y a donc plus que 5000 personnes qui sont d'accord avec les revendications de la manifestation. Et je pense que ce n'était pas uniquement des gens d'extrême droite qui étaient présents à Bruxelles dimanche."

Ce n'était donc pas qu'une manifestation d'extrême droite ? C'était aussi une forme de rassemblement citoyen ? 

"Citoyen, oui, si l'on pense à monsieur et madame tout-le-monde. C'est une manifestation sur une thématique qui va au-delà du fonds de commerce de l'extrême droite : la migration de manière générale. Nous ne faisons plus face à la même immigration que dans les années 70 ou 80, avec l'image de l'Arabe profiteur — propagande d'extrême droite bien entendu. Aujourd'hui, les migrants viennent pour une raison claire et précise : la guerre. Tout comme deux millions de Belges qui ont été migrants pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Ce rassemblement visait aussi l'Islam, avec un raccourci entre Marrakech et l'Islam. J'ai travaillé pendant douze ans au Centre pour l'égalité. Le discours anti-musulman et anti-migrant n'est pas l’apanage de l'électorat d'extrême droite."

Quel était le profil des manifestants ?

"Il y avait deux types de profil : des jeunes BCBG et une majorité de purs et durs de l'extrême droite flamande."

Le climat actuel, compte tenu de la composition du gouvernement fédéral, permet-il aux gens de libérer une parole d'ultra droite ou d'extrême droite ? 

"C'est évident. Mais je pense que les analystes politiques qui vont analyser au millimètre près ce qui se passe à l'heure actuelle vont pouvoir le déterminer. Je pense aussi que les linguistes qui analyseront les discours de Théo Francken ou de Jan Jambon, par exemple, le détermineront également.

Pendant plus de quatre ans, nous avons eu au sein du gouvernement belge un ministre de l'Intérieur et de la Sécurité — c'est le terme qu'il a rajouté à son titre quand il est arrivé en 2014 à son poste de ministre — qui vient de l'extrême droite. Jan Jambon n'est pas un nationaliste flamand qui demande la séparation de la Belgique. Jusque dans les années 2000, il était le dirigeant d'une organisation d'extrême droite, le Vlaams Debatclub. Un club dont, il y a quelques semaines, son ami Théo Francken a déclaré lors d'un débat qu'il s'inspirait du programme sur l'immigration. Nous avons eu un gouvernement composé non pas de personnes officiellement d'extrême droite, mais venant de l'extrême droite. Il utilise un discours d'extrême droite pour récupérer non seulement l'électorat du Vlaams Belang, mais aussi un électorat fascistoïde, qui se retrouve au CD&V et à l'Open VLD, voire dans certaines couches du sp.a en Flandre.

Vous utilisez bien le terme "Marrakech". Mais ce pacte ne vient pas de Marrakech, il vient des Nations Unies à New York. C'est un élément de langage qui a été porté dans le paysage politique, non pas par le Vlaams Belang qui est dans l'opposition, mais par les ministres de la NV-A quand ils étaient encore dans le gouvernement de Charles Michel."

Y a-t-il des liens entre la NV-A et les organisateurs du rassemblement de dimanche ? 

"La veille, l'ancien secrétaire d'État, Théo Francken, soutenait la manifestation. Selon mes estimations, environ 1000 personnes sont venues grâce à lui. Et parmi ces personnes, il y avait le dirigeant de Schild & Vrienden, une organisation qui a été dénoncée pour ses sympathies nazies et antisémites. Théo Francken ne s'est jamais dissocié de cette organisation. Je pense donc que le MR doit non seulement tirer des conclusions de sa collaboration — et je pèse mes mots — avec la NV-A, mais aussi éventuellement demander pardon parce que c'est eux qui ont fait entrer le loup dans la bergerie."

Vous utilisez le terme "collaboration"... 

"Des dirigeants de ce parti sont nostalgiques de l'an 40, de la période nazie, ou en tout cas excusent ceux qui ont collaboré avec les nazis. Selon moi, une ligne rouge a donc été dépassée par le MR. Il a permis l'entrée dans les institutions nationales d'un parti qui veut la fin de la Belgique avec des relents d'extrême droite clairs et précis."
 

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