Le difficile parcours des victimes de viol en Belgique

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Il y aurait en Belgique près de 100 viols par jour. Ce chiffre est une évaluation effectuée par le cabinet de la secrétaire d’État fédérale de l’Égalité entre les femmes et les hommes, une extrapolation à partir des plaintes déposées: près de 3000 par an. Or, seule une petite partie des victimes de viols portent plainte.

A Bruxelles par exemple, dans la zone de police de Bruxelles-Ixelles, à peine une victime sur 6 se rendrait au commissariat pour déposer plainte. Pour une grande partie des victimes, c'est donc le silence qui prévaut.

Chloé, 22 ans, a accepté de nous raconter comment elle a vécu ce dépôt de plainte. La jeune fille a été violée quand elle était étudiante, il y a deux ans, par une personne qu'elle connaissait bien.

Elle n'a pas pu porter plainte tout de suite. Ce n'est que des mois plus tard, pendant un cours à l'université, qu'elle a brusquement décidé de se rendre au commissariat.

Chloé

"On se dit, une fois qu’on a retrouvé son rythme de vie normal, est-ce qu’on envie de re-raconter tout ça devant des flics? Mais j’ai fini par me décider à y aller. C'était sur une pulsion, j’étais au cours à l’université, et j’ai quitté le cours en plein milieu. J’ai été directement place Fernand Coq, à la police d’Ixelles.

Là, je me suis retrouvée dans une salle d’attente, à attendre que quelqu’un me prenne en charge. J’ai attendu très longtemps… Quand je suis arrivée à la réception j’ai dit 'bonjour je viens porter plainte pour viol'… Mais la personne à la réception avait l’air un peu.. pas forcément à l’aise avec le sujet…

On se sent perroquet de sa propre agression

Quand j’ai fini par aller à la réception, pour demander si quelqu’un arrivait, on m'a dit qu'un inspecteur arrivait. Mais j’ai répondu que j’aurais bien aimé que ce ne soit pas un homme… 'ah bon ok', m'a-t-on répondu. Et donc je me suis retrouvée dans un petit bureau à devoir expliquer, raconter, détailler pendant une heure le dépôt de plainte.

Ça, c’était le premier dépôt de plainte, c’était en novembre. La partie qui était aussi contraignante, c’est qu'ils m’ont rappelée pour une deuxième audition, quatre ou cinq mois plus tard. Je suis retournée, et j'ai eu la même chose mais en version étendue… Ils m’ont reposé toutes les questions pendant trois heures!

On se sent perroquet de sa propre agression. Je pense que c’étaient des policiers qui voulaient  bien faire… Mais  toute cette déposition, très longue, c’était dans un bureau de deux personnes. J’étais interviewée par l’un, pendant que l’autre travaillait et était au téléphone... et moi j'essayais de raconter mon viol…"

Sur l'ordinateur de Chloé, il y a une série de photos qu'elle a réalisées plusieurs mois après son viol. Ces photos ont servi à une exposition qu'elle a organisée à l'ULB avec d'autres victimes. La mise en scène est simple: des messages sur des corps, pour expliquer la détresse des victimes. Le fait de ne pas être prise au sérieux, d'être accusée de provocation, de n'être pas bien traitée... Ces attitudes de tiers qui arrivent pendant les auditions au poste de police, ou au cours des examens médicaux réalisés à l’hôpital, entraînent des séquelles, un second traumatisme chez la victime.

Barbara De Naeyer est chef de service "Jeunesse, famille et mœurs" à la police de Bruxelles Ouest (Molenbeek, Ganshoren, Jette et Berchem-Sainte-Agathe). Dans son service, elle tente de ne pas ajouter à la souffrance de la victime. 

Barbara De Naeyer

"Comme c’est mon service qui va gérer l’enquête, la victime va être mise en contact avec un policier au départ, et cet enquêteur va poursuivre l’enquête. Imaginez qu’on a de nouveau besoin de la victime, pour une confrontation, pour des informations complémentaires... Elle aura toujours affaire au même groupe d’enquêteurs avec lesquels elle est habituée. Ca permet d’éviter les redondances, d’éviter les traumatismes secondaires, puisqu'on sait très bien ce qu’elle a raconté.

Ca permet de créer un climat rassurant pour la victime, des personnes de contact, des personnes de référence. Parce que les premières personnes à qui elle va parler, si le contact se passe bien, ça va être des personnes importantes dans son parcours de reconstruction… Il y a aussi tout cet aspect psychosocial et de reconstruction de la victime, ce qui fait qu’on est acteur dedans aussi, car on n’a pas une volonté d’enquête judiciaire pure.

Il y a aussi tout cet aspect psychosocial et de reconstruction de la victime

La victime doit d'abord aller se faire examiner à l’hôpital, et  puis nous on intervient. On a un hôpital sur notre zone, c’est l’hôpital UZ à Jette, et c'est avec cet hôpital que l'on travaille. On travaille aussi parfois avec l’hôpital Saint Pierre. Et l'une des difficultés c’est que, dans ces hôpitaux, il y a beaucoup d’internes qui ne sont pas sensibilisés au départ à ces matières là… A la matière gynécologique oui, évidemment, mais pas à la matière de traiter quelqu’un qui est victime de viols. C'est donc parfois compliqué, avec un temps d’attente, car je pense que chacun a ses impératifs. Mais de manière générale, on sent la volonté de tous les acteurs d’aller vers un mieux, et en tous cas dans l’intérêt de la victime."

Le système classique de dépôt de plainte commence par un examen médical. Il se fait en hôpital, avec des médecins de garde, ou des médecins légistes. Un kit spécial d'examen, appelé le SAS, pour Set d'agression sexuelle, est alors utilisé. Il contient un dossier à remplir, des outils de prélèvements et des vêtements de rechange. Les examens sont nombreux, et chaque victime doit se plier aux actes de prélèvements (cheveux, salives, traces gynécologiques...), ce qui peut prendre du temps, un temps pendant lequel la victime est livrée à elle-même.

Un calvaire pour beaucoup d'entre elles: l'accueil au poste de police ou à l’hôpital peut également être très impersonnel, et source de souffrance supplémentaire. C'est ce qu'a vécu la fille d'Alice (prénom d'emprunt). Elle a 20 ans, et elle a été violée au mois de novembre passé, en rentrant chez elle après un verre avec des amis. La jeune fille est détruite, aussi à cause d'une prise en charge déficiente, affirme Alice, sa maman.

Alice

"Elle est rentrée d’abord chez son ami, c’est là qu’elle s’est dirigée. Puis il nous a appelé, nous, ses parents. On l’a emmenée dans un hôpital, et puis a démarré toute la procédure de la prise en charge, qui passe par la prise en charge médicale et puis le dépôt de plainte.

La première partie n’a pas été facile, parce qu’elle a rencontré des personnes qui n’avaient pas été tout à fait formées pour suivre ce genre de situations. Je crois que le suivi l’accompagnement des personnes victimes de violences sexuelles doit être fait avec beaucoup de précaution, et les précautions n’étaient pas toujours au rendez vous dans ce cas ci...

Elle a par exemple dû répéter 10 fois son récit. Elle était en plein choc et que la dixième fois  était absolument épouvantable. Elle a eu aussi à entendre des questions qui pouvaient faire croire qu'elle y était peut-être pour quelque chose, dans ce qui lui était arrivé… La formulation des questions était extrêmement maladroite, même si je crois qu’il n’y avait pas de mauvaise intention. Ils ne se rendaient pas compte qu’en posant des questions d’une certaine manière, il venaient appuyer sur un sentiment de culpabilité déjà présent…

Et puis, elle a eu à rencontrer un médecin légiste. Il n'était pas du tout formé pour accueillir ce genre de situation, il l'a maltraitée... Très  honnêtement je peux parler de maltraitance.

Il lui a dit qu’elle l’avait dérangé en pleine nuit, parce qu’elle osait lui dire qu’elle avait pas envie de lui raconter encore à lui une énième fois son récit, et qu’il estimait que c’étaient des caprices. Il n’a pas compris pourquoi c’était difficile pour elle. Il était froid, insistant, très peu patient, exclusivement dans l’aspect technique. Alors que vous imaginez que ce qu’elle avait à faire avec lui était la partie la plus difficile de la procédure: se faire examiner dans son intimité, alors qu’elle venait d’être violée. Il n’a pris aucune précaution, il a refusé que je sois présente, alors que ma fille demandait explicitement que je puisse être là. C’était un homme, c’était important aussi pour elle à ce moment-là de d’avoir la sécurité de quelqu’un de très proche. Il a refusé de manière catégorique et sans prendre de gants.

Je peux parler de maltraitance

Donc à un moment elle a arrêté l’examen, elle a demandé qu’on arrête elle n’a plus supporté. Et même ca, il ne l'a pas compris.

Elle a tout de suite développé une méfiance vis-à-vis de tous ces professionnels qui sont censés accueillir les victimes. Ce qu’elle venait de vivre était tellement difficile qu’elle ne voulait plus rencontrer de professionnels.

Aujourd'hui, elle va très mal. Elle a à la fois beaucoup de force, elle m’impressionne, parce qu’elle a des ressources intérieures qu’elle est capable d’aller chercher pour traverser cette période. Et puis en même temps, elle s’effondre tout le temps. On ne s’imagine pas ce que c’est de vivre encore l’après: tout est difficile, marcher en rue est difficile, rencontrer un groupe est difficile, être touchée est difficile… Et puis, pour les proches, c’est difficile d’être dans le juste accompagnement."

Alice a pu convaincre sa fille de tenter autre chose. Elles sont venues au Centre de prise en charge des victimes de violences sexuelles (CPVS), à Bruxelles. Ce centre est le résultat d'un projet pilote, et se trouve au Cityplanning de l’hôpital Saint Pierre à Bruxelles. Il en existe deux autres dans le pays, à Gand et à Liège. La philosophie: orienter toute la prise en charge autour de la victime. 

Christine Gilles est gynécologue à l’hôpital Saint-Pierre, et responsable de ce centre. 

Christine Gilles

"Ce projet a été réalisé parce qu’on s’est rendu compte que la prise en charge des victimes de violences sexuelles était très hétérogène, en fonction de l’endroit où la victime se présentait, que ce soit en termes d’accueil, de prise en charge médicale, de prise en charge médico-légale et en termes de suivi. 

Il y a donc eu une étude de faisabilité, réalisée par l’université de Gand. Et de cette étude est né le projet de création de ces centres, qui ont donc ouvert il y a un peu plus d’un an. Le projet est financé par la Loterie nationale et par la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, et il est piloté par l’Université de Gand…

La première spécificité est de réunir, dans une unité de temps et de lieu, la prise en charge nécessaire pour la victime de violences sexuelles; que ce soit en termes d’accueil, de prise en charge médicale, de prise en charge médico-légale et de prise en charge psychologique.

Il y a aussi la possibilité pour la victime de venir déposer plainte ici au centre, puisque des inspecteurs de mœurs formés viennent à notre demande écouter la plainte de la victime, pour qu'elle-même ne doive plus se déplacer au commissariat de police, avant ou après sa venue dans un centre hospitalier. Ca rassemble donc tous les services autour de la victime à la place de la faire circuler entre les différents services.

Toutes les études internationales montrent que rassembler la prise en charge autour de la victime améliore cette prise en charge de façon incroyable. Depuis l’ouverture du centre, ce sont les infirmières, qui sont reconnues comme expertes médico-légales, qui peuvent mener l’examen à la recherche de preuves.

Ca rassemble donc tous les services autour de la victime à la place de la faire circuler entre les différents services

Cet examen est de nouveau adapté à l’histoire de la victime. Ailleurs, on utilise le set d’agression sexuelle (SAS) qui comprend beaucoup de prélèvements à réaliser sur la victime à la recherche de preuves. Ici, ces examens sont moins envahissants, et sont adaptés à l’histoire de la victime, par quelqu’un qui a un œil d’expert médico-légal."

Des examens limités aux preuves nécessaires, des vêtements de rechange, un soutien psychologique immédiat. Dans le Centre, il y a huit infirmières ou sage femmes formées aux aspect médico-légaux, quatre psychologues et deux médecins qui se relaient.

Mais il y a aussi un local dans lequel la victime peut directement porter plainte. 40 inspecteurs de la zone de police de Bruxelles-Ixelles peuvent y être appelés, 24h sur 24. Ils sont formés pour mener des auditions de victimes d'agressions sexuelles. Gilles Van Meerbeeck est l'un d'entre eux. Comme ses autres collègues, il est volontaire pour mener cette expérience.

Gilles Van Meerbeeck

"Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je suis volontaire ici. Mais la principale est que c’est une énorme plus-value dans le suivi des victimes de violences sexuelles. J’ai une formation de psychologie clinique, donc je suis assez sensibilisé à ces problématiques. Et puis j’ai eu une très mauvaise expérience avec une victime de viol, il y a quelques années.

Il s'agissait d'une victime qui s’est présentée d’abord dans un commissariat, mais comme elle ne parlait pas le français, ni le néerlandais, elle a été assez mal reçue. Elle a été refoulée du commissariat. Elle a ensuite été prise en charge par une autre patrouille, qui n’a toujours pas compris ce qui s’était passé. Puis elle s’est retrouvée dans un premier hôpital, où un médecin parlait plus ou moins espagnol et a plus ou moins compris qu’il y avait eu des violences sexuelles.

Elle a finalement été  rapatriée ici à l’hôpital Saint Pierre. C’est donc au bout du quatrième ou du cinquième intervenant qu’elle a pu déposer le fait qu’elle avait été violée. On est arrivé évidemment trois heures après les faits... C'était vraiment compliqué, d’autant plus que la victime souffrait de troubles psychiatriques.

Au bout du quatrième ou du cinquième intervenant qu’elle a pu déposer le fait qu’elle avait été violée

Je pense que si on avait eu l’occasion d’avoir ce centre à ce moment-là, ca aurait été nettement plus facile pour la victime…

Lorsqu'on a affaire à une victime qui se présente à l’hôpital ou dans un de nos services, et que les faits datent de moins de 7 jours, elle est amenée ici au centre CPVS, ou elle est prise en charge par une infirmière médico légale. Si elle désire porter plainte, nous avons notre service de garde de 24 h.

Les inspecteurs sont appelés principalement pour prendre l’audition de la victime, prendre contact avec le magistrat, faire les premiers devoirs d’enquête et raccompagner la victime chez elle.

Ca permet de minimiser les déplacements avec la victime et de minimiser le nombre d’intervenants. La personne est amenée ici au centre et tout se fait autour de la victime, à son rythme et elle ne doit pas être trimbalée à gauche ou à droite comme elle pouvait l’être par le passé."

Pour Francoise Leroux, psychologue au CPVS, les résultats sont très positifs. "C'est vraiment la question de la contenance, la question de la prise en charge directe, bienveillante, qui vraiment fait que  quand les victimes arrivent chez moi pour un premier entretien quelques jours après, elles vont déjà mieux… Et elles disent à quel point elles ont été bien accueillies, bien prises en charge, qu’elles se sentaient en sécurité, comprises et écoutées.. pour moi,c’est ça le point positif  premier de cette prise en charge."

Des résultats dans le suivi psychologique, mais aussi au niveau du dépôt de plainte: près de 500 dossiers ont été ouverts dans le centre depuis sa création en 2017, ce qui équivaut à 70% des victimes qui portent désormais plainte, dans un cadre propice à leur reconstruction.

Le projet vient de fêter son année d'existence. Il reste encore un an de bugdet pour convaincre le fédéral de l'intérêt de pérenniser une expérience louée par les professionnels.

 

 

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