"Le couple est de plus en plus idéalisé et appréhendé comme un espace démocratique"

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Comme le veut la tradition, la Saint-Valentin est le moment pour faire le point sur l'état de son couple, voire pour déclarer sa flamme. Mais où en est le couple aujourd'hui ? Quel sens donner à cette notion dans notre société hyper connectée en proie à des crises successives ? Pour faire sur le sujet dans différents domaines, nous avons posé les cinq mêmes questions à des spécialistes. 

Etat des lieux avec Jacques Marquet, professeur à l'UCL où il est entre autres titulaire du cours de sociologie de la famille et du couple.

 

Pour vous, c’est quoi un couple, aujourd’hui ?

Tout dépend du point de vue que l’on adopte. Mais si l’on essaie de coller un tant soit peu à la réalité vécue par les individus, il faut surtout noter que les couples se construisent aujourd’hui de façon très progressive. Il n’est d’ailleurs pas rare que les personnes interrogées distinguent elles-mêmes "être en couple" et "faire couple", ces deux formules renvoyant à deux moments de l’histoire conjugale : la première où le couple se forme et la seconde où commence une réelle intégration conjugale avec la construction d’un "nous". Le degré d’intégration conjugale peut être très variable. Ce point de vue est, par exemple, très différent de celui de l’administration qui ne considérera le couple que pour autant qu’il y ait au minimum une cohabitation. Dans une société où les façons légitimes de faire couple se sont multipliées, la cohabitation n’est plus incontournable.

Comment cette notion de "couple" a-t-elle évolué depuis l’an 2000 ?

Pour le sociologue du couple, la période 2000-2017 est une période trop courte que pour être significative. Ce n’est pas comme en politique où l’on peut avoir un "avant" et un "après" s’organisant autour d’un événement significatif (la chute du mur, l’élection de Trump…). Relativement aux couples, les évolutions sont moins brusques. Et puis la question est sans doute moins de savoir si la notion a évolué que de savoir si la réalité des couples a évolué. Car une notion, c’est comme une définition dans un dictionnaire. Elle peut rester figée même si la réalité évolue. Et pour ce qui est du vécu des couples, il est d’abord pluriel. Mais un élément qui apparaît aujourd’hui de façon assez nette, et bien plus qu’hier, c’est la formation des couples par essais et erreurs.

Pourquoi décide-t-on de vivre en couple aujourd’hui ?

Sans doute y a-t-il autant de réponses à cette question que d’individus. Et encore, pour un même individu, les raisons peuvent varier au fil du temps. Maintenant, il peut effectivement sembler paradoxal que le couple continue à être l’objet d’autant d’attentes dans une société qui met à ce point l’individu en avant, l’individu étant l’entité de référence de l’organisation du vivre-ensemble. Sans nier le poids du conformisme et des modèles dominants, ni le fait que certains objectifs puissent être plus difficilement atteignables seuls, il semble que le besoin de reconnaissance n’y soit pas pour rien. Notre société partage le mythe que notre identité est en construction perpétuelle, mais on ne se construit pas seul. Pour ce faire, nous avons besoin de personnes qui adoptent une attitude inconditionnellement bienveillante à notre égard. Le ou la partenaire n’est pas seul(e) à pourvoir jouer ce rôle, mais il ou elle occupe néanmoins une place de choix parmi les personnes pouvant le faire et les attentes en la matière sont aujourd’hui importantes. La fragilité conjugale s'expliquerait alors aussi en retour par la difficulté à satisfaire cette attente.

La notion de mariage a-t-elle encore un sens dans notre société ?

Pour certains, indéniablement "oui", et pour d’autres, "non". Car le mariage n’est plus qu’une formule parmi d’autres pour instituer le couple. Notre société a aujourd’hui renvoyé cette question à la seule conscience des individus. Ils peuvent opter pour diverses formules ; le mariage est l’une d’entre elles.

Quel impact ont les nouvelles technologies dans la formation, la durabilité et la rupture d’un couple aujourd’hui ?

La question est assez complexe, car, pour y répondre, il conviendrait de pouvoir isoler le poids des nouvelles technologies du reste. A ma connaissance, aucune étude ne s’est donné les moyens de répondre à une telle question. Dès lors, en l’absence d’étude sérieuse, place aux fantasmes en tous genres. Certains accusent ces nouvelles technologies de fragiliser les couples parce qu’elles multiplient les possibilités de rencontre. Il faut rappeler que ces mêmes griefs ont été énoncés il y a plus d’un siècle à l’égard du train, puis, un peu plus près de nous, du téléphone. Il n’est pas difficile de montrer que la fragilité conjugale a précédé la diffusion des outils majeurs des nouvelles technologies utilisées quotidiennement (ordinateurs portables, internet, les réseaux sociaux, gsm…).

Le mouvement à la hausse des ruptures et divorces est perceptible dès le milieu des années '60. La fragilité conjugale s’explique pour une bonne part par la volatilité de ce qui, pour nos contemporains, est censé en constituer le ciment : le lien amoureux. Dans l’entre-deux guerres, Denis de Rougemont avait déjà très bien perçu la chose. Comme quoi, la tendance est longue. Les nouvelles technologies s’y inscrivent, vont sans doute renforcer certaines évolutions, mais elles n’en sont pas à l’origine.

Selon vous, comment les notions de couple/de relation amoureuse/de mariage vont-elles évoluer dans les vingt prochaines années ?

Les notions m’importent peu. Quant aux vécus, plusieurs tendances sont possibles et parfois assez imprévisibles. Il y a un an encore, personne n’aurait sérieusement tablé sur l’arrivée au pouvoir dans plusieurs pays occidentaux importants de dirigeants très à droite sur l’échiquier politique, des dirigeants ayant souvent une conception très traditionnelle de la famille. Aujourd’hui ce scénario est de l’ordre du possible et déjà en partie en place.

Dans le même ordre d’idées, sur le plan économique, des études attestent aujourd’hui de l’existence de couples qui continuent à vivre ensemble malgré qu’ils "ne font plus couple" parce que la crise économique les y contraint. Ceci montre bien que l’avenir est à écrire… il ne suffit pas de prolonger les courbes pour connaître le futur. Néanmoins, il y a quelques tendances lourdes qui font assez largement consensus : c’est aux individus que revient le choix et la liberté de faire et de défaire couple ; la qualité relationnelle est une attente forte des couples et des individus contemporains ; le couple est de plus en plus idéalisé et appréhendé comme un espace démocratique, soit un lieu dans lequel les partenaires sont censés être des égaux et où il est attendu que les différends soient réglés par le dialogue. Sans doute continueront-elles à organiser le vivre-ensemble de demain.

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