"Le célibat est encore souvent vécu comme une chose imposée"

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Comme le veut la tradition, la Saint-Valentin est le moment pour faire le point sur l'état de son couple, voire pour déclarer sa flamme. Mais où en est le couple aujourd'hui ? Quel sens donner à cette notion dans notre société hyper connectée en proie à des crises successives ? Pour faire le point sur le sujet dans différents domaines, nous avons posé les cinq mêmes questions à des spécialistes.

Etat des lieux avec Axel Pleeck, détaché pédagogique à l'ASBL PhiloCité.

 

C’est quoi, un couple, aujourd’hui ?

Supposons pour démarrer que nous soyons cyniques : le couple est une fable. Une telle chose n'existe que dans l'esprit mercantile des producteurs hollywoodiens et des écrivains de gare. Cette idée pourrait être défendue. Elle a du sens. On aimerait croire à cette fable car on est, comme beaucoup, en couple. Puis on questionne le sentiment qui le sous-tend : l'amour. On y croit aussi. Puis on gratte, ça saigne assez vite : on bute devant la moindre tentative de définition.

Pour ne pas désespérer, on trouve dans le livre d'un grand écrivain une maxime qui réduit la fracture.

En paraphrasant Enrique Villa-Matas qui parlait d'amitié, on pourrait dire "qu'il n'y a pas d'amour... seulement des moments d'amour". Le couple serait alors ce cadre qui permet d'arranger ces " moments d'amour ".

En 2017, un couple c'est la relation amoureuse entre deux personnes. C'est une institution qui donne une forme à cette relation : on dit "être en couple", c'est comme un état civil. Deux personnes s'aiment (on remet pourtant en question cette affirmation) et décident de former un couple. La question est de savoir quand le couple forme une entité à part entière. Peut-on vivre avec quelqu'un sans former un couple ? On pense spontanément à le cohabitation. Dans le couple, il y a l'idée de "mettre en commun" un certain nombre de choses : temps, ressources, tâches, etc. Après, on peut investir plus ou moins un ou plusieurs de ces postes.

Le problème avec le couple, c'est la représentation qu'en donnent les médias et les arts : ces versions édulcorées façonnent notre imaginaire jusqu'à devenir une sorte de norme. Je ne parle pas uniquement des couples célèbres (genre Johnny Depp et Vanessa Paradis). Sur cette question, le film récent de Joachim Lafosse "L'économie du couple" trace un arc de cercle entre nos différentes visions du couple en 2017 et nous fournit un contrepoint horrible disons "plus critique".

Comment cette notion de "couple" a-t-elle évolué depuis l’an 2000 ?

L'évolution du couple depuis le tournant du millénaire a été fulgurante. On peut affirmer sans ambages que toutes les cartes du couple ont été redistribuées durant ces 17 années. Les principales sont la gestion du temps, la nouvelle donne des réseaux sociaux, le travail. On ne parle pas d'une lecture de genres (la question homme/femme) mais plutôt d'une intensification. Le plus marquant c'est que ces principales cartes sont interconnectées : la gestion du temps est influencée par les réseaux sociaux et par le travail et ces nouveaux liens fonctionnent dans tous les sens. Le couple reste néanmoins une norme. Ce n'est pas l'unique mais le célibat est encore souvent vécu comme une chose imposée. Les célibataires sont vus comme "à la recherche de l'âme sœur".

La notion de mariage a-t-elle encore un sens dans notre société ?

Une question nous taraude plus que tout. Quel sens a encore le couple aujourd’hui ? Dans ce monde interconnecté et quasi ubiquitaire, on pourrait être tenté de jeter le bébé avec l'eau du bain : le sentiment amoureux et la vie de couple. Or les couples continuent malgré tout à se former. Le modèle continue à jouer le rôle de paradigme. Curieusement, la solitude contemporaine force encore les hommes et les femmes à activer cette curiosité : vivre ensemble ces "moments d'amour" et essayer de donner du sens à cet attelage. Le couple doit pratiquer le plus possible la remise en question, le retour réflexif sur la pertinence d' "être en couple", de "former un couple".

Il faut aussi parler d'une certaine prégnance de la question économique : avec la crise et l'augmentation du coût de la vie, vivre seul est devenu très difficile. Des couples avec enfants restent unis par nécessité, par réalisme. On peut donc formuler une autre question : où finit le couple ? Où commence l’association, la cohabitation pour raisons pratiques dans cette perspective ?

L'individu reste demandeur d'une certaine stabilité malgré sa vie de plus en plus concentrée sur le travail. En évitant la question de l'amour et en se focalisant sur la relation, il se réfugie encore bien souvent dans cette fiction médiatique : le couple glamour qui résiste à l'usure du temps.

Quel impact ont les nouvelles technologies dans la formation, la durabilité et la rupture d’un couple aujourd’hui ?

Le couple et les nouvelles technologies ? Une vaste question, une réelle brèche dans l'histoire de cette institution. Le téléphone mobile puis le smartphone, les réseaux sociaux ont profondément modifié le couple dans sa formation, sa vie et même sa rupture. Le fait d'être joignable à tout moment, l'accès direct à la vie intime (via par exemple Messenger) court-circuitent les relations, a fortiori le couple. On peut affirmer que la vie amoureuse n'est plus la même qu'il y 20 ans. On peut aussi mentionner les sites et applications qui facilitent la rencontre. Les digues du désir s'affaissent et menacent le couple contemporain.

Selon vous, comment les notions de couple / de relations amoureuse / de mariage vont-elles évoluer dans les vingt prochaines années ?

Un peu de prospective ? Comment va évoluer le couple dans les vingt prochaines années ? Il y a fort à parier que le délitement va s'aggraver. Le monde va dans la direction du toujours plus, dans une sorte de course folle, de croissance exponentielle. Je parle du versant matérialiste de l'humain mais cette courbe touche aussi sa vie relationnelle. On va aller vers plus de technologie, plus de travail, plus de temps qui s'écoule. On va se retrouver comme des rois nus. Le couple sera le parent pauvre, un paréo pour cacher ses attributs ! La vie économique et la vie affective ne vont pas bien ensemble.

Je terminerai avec une autre paraphrase : le grand philosophe Félix Guattarri parlait du groupe sujet et du groupe assujetti. Le premier se donnait lui-même sa norme et s'auto-régulait. Sans hiérarchie, avec la parole pleine comme modus vivendi. Le groupe assujetti dépend de l'extérieur, s'ajuste au flow ambiant. Agit en fonction des autres ! Alors on aurait envie de promouvoir le couple-sujet face au couple assujetti ! On a tout à gagner si on s'engage dans une relation de cette façon !

Bibliographie & filmographie

  • Enrique Villa-Matas, Dublinesca, 2010
  • Félix Guattarri, La Transversalité in Psychanalyse & Transversalité, 1972
  • Joachim Lafosse, L'économie du couple, 2016

Merci à Laurence Beaud'huin par sa lecture et ses suggestions

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