La théorie du "grand remplacement" est-elle une vraie menace ou un faux complot ?

"Les populations européennes, blanches et chrétiennes, sont menacées d’extinction à cause de l’immigration musulmane, provenant du Maghreb et d’Afrique noire" : cette affirmation abondamment martelée depuis 10 ans par le potentiel candidat à l’élection présidentielle française Eric Zemmour, a-t-elle des fondements rationnels ? Analyse.

Une théorie qui court depuis un siècle

"L’expression 'Le grand remplacement' est le titre d’un livre publié en 2011 par Renaud Camus, écrivain et militant politique français", rappelle Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotismeIl y présente la théorie en deux volets.

D’une part, "il dresse un constat démographique selon lequel l' immigration massive et la fécondité plus forte des immigrés non européens entraînent à brève échéance une minorisation des populations d’origine, c’est-à-dire blanches et chrétiennes. La nouvelle majorité imposerait sa religion, sa culture et son mode de vie aux Européens".

D’autre part, "ce 'grand remplacement' se réaliserait avec la complicité des élites dirigeantes, capitalistes, mondialistes, avides de main-d’œuvre docile et bon marché". Cette vision du grand remplacement existe en fait depuis la fin du 19e siècle.

La démographie

5 images
© Getty

Notre Royaume - comme la France, et l’Europe en général - est-il submergé par l’immigration maghrébine et africaine ? Les dernières statistiques de Statbel au 1er janvier 2021 indiquent que les cinq nationalités ayant le plus immigré en Belgique en 2019 et 2020 sont : les Belges revenant au pays, les Roumains, les Français, les Néerlandais et les Italiens.

Si on prend l’origine de la population vivant en Belgique, 67,3% des Belges sont d’origine belge, 20,1% des Belges sont d’origine étrangère et 12,6% sont des non-Belges. Comme le souligne Bruno Schumaker, démographe et professeur à l’UCLouvain, "est considéré comme Belge d’origine étrangère avoir un ou deux parents ayant une première nationalité étrangère ou avoir eu une première nationalité étrangère".

Selon les chiffres de Statbel, la nationalité marocaine est la plus nombreuse en Belgique, avant l’italienne, qui était n°1 jusqu’en 2019, suivie par les nationalités françaises, néerlandaise et turque. "Et puis", conclut Bruno Schumaker, "plus on remonte dans les générations, plus il y a de probabilités de trouver des ancêtres venus d’ailleurs".

Le sentiment d’être minoritaire

Bien sûr, dans certaines communes, le "Belge blanc" peut se sentir minoritaire. C’est vrai à Bruxelles où les Belges d’origine ne représentent qu’un tiers de la population. Mais les chiffres qui concernent les personnes recensées comme étrangères ou d’origine étrangère recouvrent des réalités sociales et économiques nombreuses et disparates, allant du fonctionnaire européen au demandeur d’asile afghan, en passant par l’épicier turc, l’assistante sociale marocaine ou le médecin congolais.

En Belgique, la croissance démographique est uniquement due à l’immigration, et donc, cela contribue à une part croissante des personnes d’origine immigrée. Arrivera-t-on un jour à une part de 50% ? "Difficile à évaluer, répond Bruno Schumaker, car l’immigration fluctue très fort, la natalité aussi, sachant que les comportements à long terme se ressemblent de plus en plus". Les immigrés font moins d’enfants à mesure qu’ils vivent en Europe

Les sociétés en mouvement perpétuel

5 images
© Getty

La vision d’une masse compacte d’immigrés musulmans menaçants qui viendrait submerger l’Europe ne correspond pas à la réalité. "En Afrique, 90% des migrations se passent sur le continent même, explique Andrea Rea, sociologue spécialiste des migrations à l’ULB, surtout en Afrique occidentale, où les gens circulent à travers les pays comme le Mali, la Guinée, le Nigeria, le Niger".

Et puis, les groupes humains ne restent pas fixés dans des catégories théoriques. "Aucune société ne reste figée", nuance Andrea Rea. Argument avancé également par Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’ULB. "Les gens se transforment, évoluent à mesure qu’ils vivent dans un pays, du temps et des générations passées, et c’est grâce aux politiques d’intégration, plus ou moins bien ou mal menées, que cette intégration est possible".

Une théorie raciste et complotiste…

5 images
© Getty

Comme le souligne Marie Peltier, "l’extrême droite est conspirationniste et le conspirationnisme lui sert pour justifier sa haine des minorités. Historiquement, cette haine était tournée vers la minorité juive, elle vaut aujourd’hui contre les Musulmans. C’est une théorie complotiste parce qu’elle postule qu’il y a une vérité cachée et qu’il y a un plan de déstabilisation fomenté par une minorité."

Les tenants de la théorie du grand remplacement se présentent comme des victimes. Il s’agit là aussi, pour Marie Peltier, d’un ressort classique des complotistes. "Ils inversent les rapports de domination, ils font passer les victimes pour des coupables et vice et versa. Les immigrés ne sont pas des conquérants belliqueux qui envahissent un territoire et imposent leurs lois, comme des colons, mais des personnes qui fuient une situation dramatique pour trouver un refuge, pour sauver leur vie".

…nationaliste et sexiste

Non seulement cette théorie du "grand remplacement" est complotiste et raciste mais aussi sexiste. Olivier Klein explique : "Il y a déjà une vision de la femme immigrée comme étant une machine à faire des enfants, et en même temps, il y a un encouragement vis-à-vis des femmes européennes de faire plus d’enfants, d’arrêter – j’utilise leur vocabulaire - "ces conneries que sont la contraception et l’avortement", c’est un discours très conservateur, parfois très explicite, parfois beaucoup moins".

 

La théorie du grand remplacement rencontre un certain succès dans les pays européens où le sentiment nationaliste est très fort comme en France, et aussi où des populistes ultra-conservateurs sont au pouvoir, comme en Hongrie et en Pologne, là où les droits des femmes sont en net recul. En Belgique, c’est surtout le Vlaams Belang qui agite et exploite la peur du "grand remplacement".

L’histoire risque de se répéter

5 images
L'écrivain et homme politique Charles Maurras (1868-1952) (D) s'entretient, le 20 mars 1952 à Troyes avec des journalistes après sa libération pour raison médicale. Charles Maurras avait été condamné à la réclusion perpétuelle par la Haute cour de justice © Belga

C’est Charles Maurras qui a théorisé l’idée du grand remplacement dès la fin du 19e siècle. Il s’inquiétait d’un projet mené par les Juifs pour prendre le contrôle de la France. D’autres avaient peur que les colonisés de la France (Asiatiques, Antillais et Africains) ne viennent en nombre pour travailler en métropole. Andrea Rea explique que "c’est pour cette raison que la Belgique n’a jamais fait venir de travailleurs congolais, rwandais ou burundais en Belgique".

"L’être humain s’est toujours déplacé, a toujours migré, depuis les temps préhistoriques", rappelle le sociologue Andrea Rea. "Les migrations font partie intégrante de l’histoire de l’humanité, elles ne cesseront jamais", confirment tous nos interlocuteurs.

 

Pour Marie Peltier, "la théorie nourrit notre haine des minorités. On a une tendance historique à s’en prendre aux minorités car on a une position de domination dans la société et on tient à la garder. Les minorités jouent le rôle de bouc émissaire. Ce type de croyances peut conduire à une remise en question de nos valeurs démocratiques, l’histoire l’a montré, et amener au pouvoir des personnes qui sont dans cette haine des minorités. C’est très dangereux politiquement, ce n’est pas à sous-estimer".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK