"La santé des prisonniers se dégrade pendant la détention"

Gaëtan De Dordolot, médecin généraliste qui exerce en milieu carcéral à Saint-Gilles
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Gaëtan De Dordolot, médecin généraliste qui exerce en milieu carcéral à Saint-Gilles - © Dominique Delhalle

De nombreux détenus ne sont pas en bonne santé: faiblesses mentales, physiques, dentaires, d'où une importante consommation de médicaments. Pendant un an, des équipes de chercheurs ont fait le tour des trente-cinq prisons belges. Via le centre fédéral d'expertise des soins de santé (le KCE), ils ont rendu au Ministère de la Justice l'avis que celui-ci attendait. Une réforme des soins de santé en prison s'impose. Qu'elle suppose ou non le transfert des coûts de la Justice vers le Ministère fédéral de la Santé publique, comme il en est fortement question.

Gaëtan De Dordolot, vous êtes médecin généraliste et exercez en milieu carcéral à Saint-Gilles. Quels manquements observer dans les prisons belges?

"La première est structurelle. Nous sommes en prison, dans un lieu de détention qui n'est pas du tout un lieu de soins reconnu comme tel. Et c'est dans ces lieux particuliers que tout le personnel de la santé doit organiser une prise en charge de patients privés de liberté. Curieusement, ces patients sont relativement jeunes, la moitié a moins de quarante ans. Ces patients arrivent là en présentant des pathologies peu ou pas suivies auparavant. Voilà notre première difficulté: il faut objectiver ces plaintes. Pour cela, nous organisons une consultation d'entrée pour identifier les soins nécessaires, physiques, dentaires, psychiques et les orienter dans ces sens-là pendant toute leur détention."

L'état de santé s'améliore-t-il en prison ou se dégrade-t-il?

" Bon nombre de nos patients sont en rupture avec la société. Ils ne sont pas en ordre avec leur mutuelle. Leur dossier médical est vague. Toutes les études prouvent que la prison est tout de même pathogène. On essaie de faire de son mieux en gardant l'idée que nous travaillons dans un lieu qui n'est pas dédié aux soins et qui va avoir un impact négatif sur la santé des patients. Dès que l'on entre en prison, il faudrait penser à ce qui va se passer à la sortie. Comment s'alimenter correctement, comment retrouver un boulot plus facilement si la santé et la dentition sont précaires? Prendre en charge sa santé, c'est reconnaître aussi à la personne humaine que l'on est le droit d'être une personne humaine à part entière sans la stigmatiser parce qu'elle est en prison. Une détention est une durée limitée dans la vie d'un individu. Et l'idée est de remettre chacun sur les rails aussi dans l'aspect santé."

Le personnel de la santé est-il formé à cet exercice aussi particulier?

Voilà un autre axe à développer. La France par exemple organise une formation particulière de médecine pénitentiaire. Chez nous, quelques initiatives voient le jour. Il y a un troisième cycle dans la médecine légale pour les psychiatres qui se destinent à de la médecine d'expertise et certaines facultés ont inclus quelques cours en dernière année, plutôt destinés aux futurs médecins généralistes. Avec la formation des praticiens, la responsabilisation des patients et la création de liens avec l'extérieur dans le domaine de la prévention et celui du soin méritent d'être développés. Tous les patients expliquent qu'ils ont très peur de retrouver l'extérieur, parce qu'ici, ils sont pris en main pour pratiquement toutes les activités de la vie quotidienne durant leur incarcération. Aujourd'hui, il n'y pas assez de contacts avec l'extérieur. C'est pourtant une obligation déontologique d'assurer la continuité des soins. Aujourd'hui, il faut travailler en réseau. Ce vase clos qu'est la prison n'a plus lieu d'être pour les soins de santé.

Si le gouvernement suivait l'avis du KCE, cela aurait un coût...

Tout d'abord, il faut se réjouir de cette analyse du KCE. On y voit plus clair! Ensuite, pour les coûts... La question revient à ceux qui détiennent les cordons de la bourse. Tous les autres pays qui ont amélioré les soins de santé en prison ont dû nettement majorer les budgets spécifiques. Je pense que si la volonté politique chez nous est d'assurer une plus grande cohérence, je gage que le politique trouvera le financement nécessaire.

Les ailes psychiatriques sont engorgées. Des détenus ne devraient pas s'y trouver. Le KCE soulève le problème...

Le Ministre de la Justice n'a pas attendu l'avis du KCE pour envisager de délocaliser ces patients. Sa volonté est claire et elle est en cours d'exécution: des patients internés sont en train de quitter les prisons. Une psychiatrie carcérale devra toujours exister, mais il faut rendre hommage à Koen Geens de sa volonté de sortir les patients les plus fragiles de notre société pour les envoyer dans un système où le soin va primer sur la sécurité."

 

 

 

 

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