La quête de "la liberté intérieure" pour une société plus harmonieuse, selon Matthieu Ricard

Matthieu Ricard, écrivain et moine bouddhiste, est un grand observateur de la planète du haut de l’Himalaya. Et il a un message pour les jeunes qui se mobilisent dans la rue pour le climat.

« Continuez s’il vous plaît. Vous êtes l’avenir et les générations à venir ont besoin de votre voix, sinon ils diront : "vous saviez et pourtant vous n’avez rien fait".»

Les moines bouddhistes constatent ces changements climatiques. « Ceux qui vivent dans la nature et notamment dans l’Himalaya le voient, il y a des milliers de glaciers qui fondent, il y a des lacs qui n’existaient pas il y a trente ans, qui n’ont même pas de nom. Les Tibétains vous disent qu’avant ils passaient plusieurs mois sur des rivières et lacs gelés l’hiver, maintenant c’est un mois. Ils n’ont pas besoin de dispenses scientifiques, ils voient très bien le réchauffement climatique, qui peut affecter considérablement la planète. »

« Progresser vers la liberté intérieure »

Son dernier ouvrage « A nous la liberté », écrit avec le psychiatre Christophe André et Alexandre Jollien, fait un carton. Leurs conférences sont sold-out partout en France et en Belgique. Ils y développent un plaidoyer pour « progresser vers la liberté intérieure ».

Une liberté qui pousse la jeunesse à se mobiliser. « Un manque de liberté évident c’est celui sous l’emprise de l’intérêt immédiat, de l’égocentrisme, du court-termisme, de l’égarement, du manque de discernement. Si on se libère de ça, qu’on voit plus grand, plus loin, qu’on a des considérations pour les générations à venir, c’est un degré de liberté supplémentaire. De ce fait, on saura quelles seront les décisions à prendre, on aura une attitude correcte par rapport aux générations à venir. »

Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des idées

Pourtant, certains sont incapables de se mobiliser. « Il y a une sorte d’inertie, de confort, on aime bien le luxe. Quand on sait qu’un américain moyen émet 200 plus de CO2 qu’un habitant de la Zambie, 2000 fois plus qu’un Afghan, c’est dément ! La raison, c’est une crise du superflu. Si on ne consommait pas constamment toutes sortes de choses dont on n’a pas réellement besoin pour mener une vie décente et bien on n’aurait pas ce problème d’avoir besoin de trois planètes en 2050, que nous n’avons pas bien sûr ».

Ce que démontrent ces mouvements, les marches de la jeunesse ou les gilets jaunes, c’est que la conscience individuelle ne marche plus et qu’il faut une mobilisation collective. « Ça commence toujours par une personne. On peut triompher de l’inertie. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des idées, le pouvoir d’un idéal qui en vaut la peine. Quand il a atteint une masse critique, car il y a un certain nombre de personnes qui croient fermement à ces idées, il y a un point de bascule. On n’a pas besoin d’avoir une vaste majorité, il suffit qu’il y ait une idée cohérente, qui appelle l’esprit, le cœur et qui ait du sens. »

« Cultiver l’esprit »

Après des études et une thèse en génétique, Matthieu Ricard est parti, très loin, pour méditer. Il veut dire à ces personnes, engluées dans leur quotidien et bien loin de ces méditations et réflexions intérieures qu""il faut la liberté extérieure et intérieure". 

«Tout le monde a un esprit a qui ils font affaire du matin au soir. Et cet esprit peut être notre meilleur ami comme notre pire ennemi. Alors bien sûr qu’il faut améliorer les conditions extérieures, d’avantage d’éducation, de liberté, de justice sociale. Mais si notre esprit tombe dans la dépression, est constamment sous la dépendance, l’animosité, la jalousie, comment voulez faire une société harmonieuse ? Il faut les deux. »

Il ajoute une citation de Ghandi, mise en exergue de son livre : « Le degré de liberté extérieur que l’on pourra accomplir dépend du degré de liberté intérieur ». « Est-ce qu’on est assujettis à la haine, à la jalousie ou bien on essaye de cultiver la solidarité, l’amour du prochain, la paix et la liberté intérieure? Tout cela fait qu’on est un meilleur être humain, et cet ensemble de meilleurs êtres humains fait une société meilleure. »

Mais ça ne veut pas dire qu’il y a deux types de personnes. « On n’est pas tout le temps altruiste, tout le temps égoïste, il y a une graduation. Mais on sait que l’on peut cultiver l’attention, la pleine conscience, la bienveillance, la liberté intérieure, l’équilibre émotionnel. Ce sont des expertises qui se cultivent par l’entraînement de l’esprit. L’aventure en vaut la peine car cela change notre manière d’être dans l’existence et dans son rapport aux autres. »

Dans son livre, il précise qu’une étude montre qu’une marche de 20 minutes en ville n’a pas le même effet qu’à la campagne. « Il y a une étude faite par » The Lancet «, une revue médicale de recherche anglaise, qui a montré que les enfants qui grandissent principalement en ville ont une probabilité double d’être sujet à la schizophrénie et à la dépression. L’homme a une affinité naturelle avec la nature. Il y a une privation de ce contact, pourtant elle nous apprend beaucoup. On sait que les enfants qui sont plus en contact avec la nature sont plus créatifs, capables de résoudre des difficultés. On ne va pas tous se remettre à vivre dans des grottes mais il y a un excès de vie dans les milieux confinés bétonnés. »

Exprimer son malaise sans recourir à des actes de violences

Les « gilets jaunes » étaient de retour dans la rue samedi pour une douzième journée de manifestations dans toute la France, marquée notamment par un défilé à Paris contre les violences policières.

Il comprend leurs revendications, « c’est normal qu’ils fassent valoir leur voix. » Mais « si on est un mouvement social et solidaire, ce n’est pas terrible d’aller brûler la voiture des copains, qui ont peut-être eux aussi des difficultés à boucler les fins de mois. On peut exprimer son malaise sans recourir à des actes de violences. »

Son regard sur ces mouvements : « Quel que soit le type de protestation de liberté d’expression, essayons de mettre la bienveillance, la solidarité, le bien commun, en premier plan. L’altruisme ce n’est un luxe, c’est une nécessité. »

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