Elitiste ou inutile, la philosophie? Elle n'a jamais attiré autant de monde

Un de plus : le 1er octobre, France-Culture ouvrait un site web "spécial philo". Il rejoint l’éventail grandissant des médias consacrés à la philosophie. Selon France-Culture, les podcasts de l’émission philosophique "Les Nouveaux chemins de la connaissance" ont atteint un pic de 1 184 000 téléchargements en mai dernier. Cela en fait le volume de download le plus important de tout France-Culture et l’un des premiers du secteur audiovisuel public français. On peut peut-être regretter que la vedette du site ne soit pas d’abord la philosophie, mais bien un philosophe en particulier. Le nouveau site adopte la forme du blog, à l’origine une sorte de vrai-faux journal intime rendu… public, oxymore qui a lui seul mérite une réflexion philosophique. Ce blog-ci est donc centré sur une personnalité qui pratique le métier de "faire connu" dans un microcosme parisien où l’on s’échange les mannequins-vedettes et les plateaux de télé.

Une affaire de chemises

Le philosophe en question pratique le port assidu de la chemise noire, en réponse sans doute à la chemise blanche largement échancrée adoptée par d’autres comme une marque de fabrique.

Mais ce n’est pas le plus important. Sourions-en ("Tu riras et il y a de quoi – ridebis et licet rideas" écrivait le penseur Pline le Jeune voici 2000 ans) et réjouissons-nous au moins de ce que l'hypervisibilité récente de quelques-uns bénéficie à une discipline qui était oubliée par les médias.

À la RTBF aussi les émissions consacrées à la pensée ont le vent en poupe. Jean-Pol Hecq, le producteur de "Et Dieu dans tout ça" le constate : "Depuis plusieurs années il y a un mouvement de fond. On assiste à la percée de magazines spécialisés comme PhiloMag mais aussi Clés et Ultreia. Quand j’ai proposé cette émission voici 9 ans, j’ai eu un accord (sceptique) à titre d’essai pour… 6 mois. Pourtant le succès a été immédiat et en deux saisons l’audience a quadruplé. L’actualité tourne beaucoup autour de questions de religion. Les problèmes environnementaux, les interrogations sur le climat amènent à l’avant-plan des questions sur la place de l’être humain dans l’univers physique et donc dans le grand Tout…"

Gaston Lagaffe est aussi un philosophe

La philosophie a été longtemps cantonnée dans les milieux universitaires puis elle est sortie dans l’espace public par la présence très médiatisée, mais déjà ancienne, des "Nouveaux philosophes" puis, de nos jours, par l’arrivée de jeunes philosophes qui parlent un langage accessible. "Par exemple le Belge Pierre Ansay, poursuit Jean-Pol Hecq, qui vient de publier sa 'Petite plomberie spirituelle' (bientôt disponible) après un 'Gaston Lagaffe philosophe', ou un autre Belge, moins jeune celui-là, Edouard Delruelle, mais aussi accessible, qui publie ce mois-ci 'De l’homme et du citoyen'. À ne pas manquer non plus la française Olivia Gazalé, qui écrit de très belles choses et donne des conférences sur l’amour, très intéressantes".

Parmi les jeunes philosophes qui marquent, le Suisse Alexandre Jollien a démarré une belle carrière avec son "Éloge de la faiblesse" poursuivie avec son "Petit traité de l’abandon" et n’a pas cessé d’être lu ou écouté en conférence et dans les médias, impressionnant et lumineux en dépit de sa situation difficile de personne handicapée.

Qu’est-ce que la philosophie ?

Pour Jean-Pol Hecq, c’est "un état d’esprit, une attitude ouverte sans trop de présupposés – il faut bien admettre que les croyances religieuses obligent à présupposer certaines réponses aux questions fondamentales posées par la philosophie. Un philosophe devrait être quelqu’un de très pragmatique qui analyse le réel pour en tirer une certaine théorie. Ensuite, quand on y prend goût, c’est tout naturellement que l’on se demande ce que d’autres ont pensé de telle question." Et l’on se met à lire Socrate, Spinoza ou Montaigne…

Michel Onfray, le philosophe qui fait de loin les meilleures audiences sur France Culture, a lui aussi une idée précise de la façon d’être philosophe : alors qu’il a un parcours universitaire classique dans le domaine, il estime que la philosophie doit être comme dans la Grèce antique "pour les marchands de poissons, les dockers et les esclaves". Avant d’être un champ de connaissances qui s’étudie, elle doit servir à "mener une vie philosophique". Et concrètement, souvent critiqué, souvent imité, il s’emploie depuis 2002 à rendre accessible à tous la pensée des philosophes depuis l’Antiquité à nos jours. Il a fondé pour ce faire l’Université Populaire de Caen où lui et d’autres enseignent la philosophie et bien d’autres matières. Cela gratuitement et sans guère de subsides des autorités. Car évidemment Onfray dérange. Notamment à cause de son "Traité d’athéologie", et pire encore suite à son démontage systématique de Freud, des mensonges et des impostures qu'il décèle chez le grand Sigmund. Il dérange aussi parce qu’il enseigne une "Contre-histoire de la philosophie" où il rend la parole, sinon la vie, à quantité de penseurs de premier plan que l’histoire officielle a laissés de côté.

Plus de 200 heures de cours ont été dispensées à l’UP Caen par Michel Onfray. Des dizaines de milliers de personnes de tous horizons y ont assisté, auxquelles s’ajoutent les centaines de milliers d’autres qui ont écouté les enregistrement des cours sur CD ou les retransmissions qu’en fait France-Culture chaque année au mois d’août.

Un bricolage généralisé

Alors la philo, une réponse au radicalisme religieux ? "Pas nécessairement", pour Jean-Pol Hecq. "Le radicalisme c’est plutôt une conséquence du ‘bricolage syncrétique généralisé’ comme disent les sociologues du fait religieux. Les gens finissent par écouter celui qui parle le mieux et le plus fort."

Méditer et penser : même combat contre la dispersion et le futile

Le succès croissant de la méditation, avec ou sans connotation religieuse, n’est pas sans liens directs avec l’attrait pour la philosophie : les ouvrages de Mathieu Riccard sont des succès de libraire et en fin septembre, un séminaire donné à Bruxelles sur la technique méditative non spirituelle de la Pleine conscience a fait salle comble. Penser, ou même cesser de penser sont deux luxes qu’une société hyperconnectée permet difficilement… tout en nous donnant accès à une bibliothèque universelle qu’un penseur du XVIIe siècle eût donné sa vie pour posséder. Paradoxe… Depuis Ésope on sait que la langue est la meilleure et la pire des choses. Ainsi en va-t-il sans doute de l’internet, qui n’est qu’une des modalités du langage.

Alors la philosophie, serait-ce d’abord le choix de s’autoriser à penser par soi-même ? Et d’en prendre le temps ? Un pari à faire, à la manière de celui de Pascal : où tout est à gagner et rien à perdre.

Patrick Bartholomé

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