"La lutte contre les violences faites aux femmes ne fait plus partie des priorités du monde politique"

Ce week-end, un homme originaire de Bouffioulx a été inculpé pour l’assassinat de son ex-petite amie. Au mois de septembre dernier, il avait déjà été arrêté car celle-ci avait porté plainte pour agression. Cette inculpation constitue le 20e féminicide commis dans notre pays depuis le début de l’année 2019. En 2018, 37 femmes sont mortes de la main de leur conjoint. En 2017, elles étaient 40. Et ces chiffres pourraient être plus élevés, car aucune statistique officielle n’existe en Belgique. Ces chiffres sont issus du recensement des associations.

Un bracelet anti-rapprochement, la solution ?

Des traités internationaux, des circulaires ministérielles… la Belgique en ratifie, mais ces déclarations de bonnes intentions ne sont suivies d’aucun acte. En tout cas, jusqu’ici, car le monde politique semble se saisir de ce phénomène à bras-le-corps. Le cdH a déposé une proposition de loi visant à lutter contre les violences entre une femme et son conjoint. Celle-ci demande la mise en place du bracelet anti-rapprochement, un dispositif approuvé par l’Assemblée nationale en France il y a une dizaine de jours.

Le bracelet anti-rapprochement est composé d’un bracelet électronique permettant de géolocaliser la personne violente et d’un boîtier dont est munie la victime, afin de lui signaler si la personne éloignée s’approche trop près. Si cette dernière pénètre trop près de sa victime, une alarme se déclenche automatiquement et permet l’intervention de la police. "Cette mesure ne pourra prendre effet sans l’accord de la personne qui y serait soumise car il s’agit d’une mesure contraignante à l’égard d’une personne non condamnée. Principalement, cette mesure a pour objectif de prévenir la récidive de coups et blessures à l’égard d’un conjoint ou ancien conjoint, ce qui est la grande crainte des victimes de ce type de violence. Par ailleurs, cette mesure permet à la victime de rester chez elle et ne l’oblige plus à aller se réfugier chez des proches ou même dans des refuges pour femmes battues", précise l’auteur de cette proposition de loi, la députée Vanessa Matz. "Les cas de féminicides se produisent car l’auteur de violences a de nouveau accès à sa victime. Le bracelet anti-rapprochement est une mesure efficace pour éviter le contact entre eux."

Jean-Louis Simoens, est créateur de la ligne Ecoute Violences Conjugales pour la Wallonie et Bruxelles (0800/30.030). Et, si l’instauration d’un bracelet d’éloignement pour l’auteur de violence est un pas dans la bonne direction, il n’est pas suffisant. "Le bracelet anti-rapprochement est une mesure spectaculaire, mais son efficacité reste à voir dans les faits. On va s’appuyer sur un système d’alerte GPS, c’est pas mal sur papier, mais il faudra voir le temps de réaction, s’il n’y a un non-respect de l’éloignement de la part de l’auteur de violences. Ce temps de réaction sera déterminant. Si 45 minutes, 30 ou 25 minutes s’écoulent entre le moment où le rapprochement de l’auteur avec sa victime est signalé et l’arrivée de la police, c’est une période qui en terme de risques homicidaires permet pas mal de choses, si on a affaire à quelqu’un de déterminer. Je reste donc assez sceptique de ce point de vue-là. Le bracelet est aussi un dispositif temporaire, qui dure un certain temps. Or, on constate que si on examine les derniers féminicides, les passages à l’acte se sont faits après une période de silence, pendant laquelle l’auteur cesse le harcèlement".

L’Espagne, pionnière en matière de lutte contre les violences faites aux femmes

Le bracelet anti-rapprochement est une mesure prise par l’Espagne. Depuis 2004, ce pays a, en effet, développé un arsenal complet, comme, la création de tribunaux spécialisés dans la violence conjugale. Les juges ont 72 heures au maximum pour instruire un dossier et quinze jours pour aboutir au procès. Les juges traitant de cas de violence de genre sont également obligés de se spécialiser en la matière, et des brigades spécialisées au sein de la police. Résultat par rapport à 2003, la moyenne annuelle des meurtres a baissé à soixante, soit 15% de moins par rapport à 2003.

Pour les acteurs de terrain belge, l’Espagne est donc considéré comme exemplaire en matière de lutte contre les violences dans le couple. A l’échelle de notre pays, ils avancent également d’autres pistes de solution. Jean-Louis Simoens plaide davantage pour un maillage de tous les services concernés par cette problématique : de l’hôpital à une association de terrain, en passant par la police, et la justice. Il met aussi en évidence l’importance de créer des dispositifs d’accompagnement des auteurs de violences conjugales. "Il ne faut pas se contenter de les convoquer au commissariat, de faire le gros doigt, et de brandir la menace de la répression, car dans beaucoup de cas, je pense que cela crée une mise à l’isolement de l’auteur et un risque de passage à l’acte. Il faut donc penser un moyen de rejoindre les auteurs dans tout ce qu’ils sont, et pas les menacer d’une peine qui n’arrivera pas souvent. La sécurité de la victime passe notamment par la prise en charge de l’auteur. On peut placer des murs autour de la victime, mais si on ne s’occupe pas de l’auteur derrière le mur, celui-ci va finir par passer par un trou."

Enfin, il rappelle aussi qu’une circulaire "Tolérance zéro" contre les violences conjugales existe en Belgique. Elle a pour but d’améliorer l’efficacité du parquet et des forces de police en matière de violence conjugale et de leur permettre d’intervenir rapidement de façon à éviter la récidive et à diminuer le sentiment d’impunité chez l’homme violent. Dix ans après, Jean-Louis Simoens dresse le constat amer de son application aléatoire. "La lutte contre les violences faites aux femmes ne fait plus partie des priorités du monde politique ces dernières années. La justice manque également de moyens en la matière, et les pour les policiers, ce n’est plus une priorité non plus. Ce qui est une grosse faute. Les outils sont là, mais il existe des problèmes de fonctionnement de la justice et de la police. Remettons la lutte contre les violences conjugales au centre."

Reste que la lutte contre les violences conjugales est un phénomène de société complexe, qui nécessite d’intervenir à différents niveaux, et qui passe aussi par une prise en charge adaptée au mécanisme d’emprise à l’œuvre entre une femme battue et l’auteur des coups, pour Jean-Louis Simoens.

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