La longue bataille des droits des homosexuels

Un participant à la Gay Pride de PAris le 25 juin 2011
Un participant à la Gay Pride de PAris le 25 juin 2011 - © EPA/IAN LANGSDON

Le parlement italien vient de rejeter une nouvelle fois une loi anti-homophobie, alors que l’État de New-York autorise le mariage gay depuis le dimanche 24 juillet. L’occasion de revenir sur la longue lutte des homosexuels, dont l'orientation était encore considérée il y a vingt ans comme une pathologie.

En juin dernier, une association de médecins catholiques allemands proposait de soigner l’homosexualité grâce à un traitement homéopathique. Leur argumentation se voulait rassurante envers les homosexuels qui souffriraient de leur sexualité. Michel Duponcelle de l’association gay et lesbienne Tels Quels réagit avec fougue à cette conception : "Les homosexuels ne souffrent pas d’être homosexuels, ils souffrent de l’homophobie et de ce genre de considération médicale, point !".

Le médecin bavarois à l’origine de cette "thérapie", Gero Winkelmann, précise bien que "l’homosexualité n’est pas une maladie", mais plutôt une "tendance", qui pourrait être soignée car certaines personnes "qui se sentent homosexuelles, se trouvent dans une situation de détresse spirituelle et psychique, et souffrent beaucoup".

À l’heure où le mariage gay vient d’être autorisé dans l’Etat de New-York, d’aucun pensent encore que l’homosexualité est une pathologie. Pour Michel Duponcelle, la théorie du médecin bavarois ne repose sur rien: "On ne supprimera jamais les imbéciles ! Et puis guérir de quoi au juste ? Ce n’est pas quelque chose que l’on peut dissocier de ce que l’on est, cela fait partie intégrante de nous".

Une sexualité longtemps considérée comme une maladie

Le terme apparaît pour la première fois dans le livre "Psychopahtia sexualis" du psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing paru en 1886. Cette étude, qui est l’une des premières monographies de la sexualité, devient un best-seller à l’époque. Le docteur y établit un lien entre l’homosexualité et la dégénérescence.

Sa thèse s’appuie sur le fait que l’homosexualité serait acquise dès la naissance. Une théorie selon laquelle les maladies mentales se transmettraient génétiquement. A travers ce livre, l’homosexualité n’est plus considérée comme un vice par la communauté, mais comme une maladie. C’était sans compter l’apparition de la psychanalyse.

Une perversion pour Freud

Freud quant à lui s’intéresse particulièrement au thème de l’homosexualité. Il rejette immédiatement la thèse de la dégénérescence parce que pour lui, tout est acquis (ou presque). S’il ne la voit pas comme une maladie, il affirme qu’il s’agit d’un comportement pervers, au sens de sexualité déviée, en dehors de la norme.

Dans sa thèse sur la dépsychiatrisation de l’homosexualité, le psychiatre Malick Briki affirme : "Mais si les travaux de Freud visaient aussi à dépsychiatriser l’homosexualité, ses successeurs ont transformé les théories du maître et leur ont donné une connotation moralisatrice et rigide", remarque-t-il.

"L’homosexualité va donc continuer à être définie comme une maladie mentale" malgré l’avènement de la psychanalyse.

Jusque dans les années 70, on utilise nombres de méthodes radicales pour "purifier" les homosexuels et tenter de les "remettre dans le droit chemin". Aux Etats-Unis notamment, outre la lecture de la Bible fortement recommandée, on préconise la castration chimique ou chirurgicale, la lobotomie ou encore les électrochocs. C’est ce qu’on a appelé la thérapie par aversion.

Vers une dépsychiatrisation

Dans la foulée du courant de l'antipsychiatrie, on assiste à partir des années 1970 à une remise en question de la part des psychiatres américains. Ce qui les incite à établir une nouvelle classification des maladies mentales.

Au même moment, le lobbying gay américain se développe considérablement et tente de faire réagir l’Association des Psychiatres Américains (APA). Un débat a lieu à l’APA en 1973 sur le thème "L’homosexualité est-elle un diagnostic ?".

Pro et anti psychiatrisation s’affrontent alors dans un débat acharné qui ne se fonde sur aucune théorie tangible : "Il n’y avait pas de théorie scientifiquement valable pour classer l’homosexualité au rang de pathologie: quelques cas cliniques isolés et des théories qui n’avaient rien d’empirique avaient servi de paradigme scientifique aux psychiatres pendant plus d’un siècle", précise le Docteur Briki.

Suite à ce débat, l’homosexualité est retirée de la classification des maladies mentales aux États-Unis. 58% des psychiatres ont voté pour et 39% contre au cours d’un scrutin qui réunissait plus de 10 000 psychiatres.

Malick Briki rappelle les conséquences de la classification de l’homosexualité dans les maladies mentales : "L’homosexualité n’aurait jamais dû être répertoriée comme une maladie, la considérer comme telle c’était stigmatiser les homosexuels. Ce diagnostic a renforcé l’homophobie. L’homophobie peut-être sociale, familiale ou intériorisée par les homosexuels ce qui les amène à se rejeter eux-mêmes et peut conduire à la dépression de soi voire à des tentatives de suicide".

Toujours un statut de pathologie

L’homosexualité n’est toujours pas vue comme une sexualité normale à ce stade, mais elle est diagnostiquée au même titre que le fétichisme, l’exhibitionnisme et le sadomasochisme. Ces paraphilies sont considérées comme une pathologie seulement lorsque la personne en souffre et cherche à changer sa sexualité.

"Mais qu’est ce qui faisait souffrir les homosexuels qui consultaient?", s’interroge Malick Briki. "Leur homosexualité ou les préjugés qui l’entouraient, renforcés par le diagnostic d’homosexualité? En fait, ces personnes souffraient surtout de l’opprobre jeté sur eux par la société et les autorités médicales".

L’OMS retire l’homosexualité de sa liste

Il faudra attendre le 17 mai 1990, pour que l’Organisation Mondiale de la Santé retire l’homosexualité des maladies mentales dans sa Classification Internationale des Maladies. David Paternotte est chargé de recherches au FNRS (Fond de la Recherche Scientifique) de l’ULB, il précise que l’association américaine de psychiatrie, qui produit cette liste des maladies, avait déjà démédicalisé l’homosexualité en 1973.

"En ce qui concerne l'OMS, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une organisation de l'ONU. À ce titre, elle comprend des pays très différents. En général, toutes les questions relatives à l'homosexualité s'y heurtent au Vatican, qui influence le comportement de plusieurs pays, et à plusieurs pays musulmans, qui s'allient aux pays fondamentalistes chrétiens. La décision de 1990 couronne une campagne assez longue de l'ILGA (International Lesbian and Gay Association)".

Le 17 mai est d’ailleurs devenu depuis 2005 la journée mondiale contre l’homophobie. "Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la sortie de l'homosexualité de ce genre de liste s'est traduite par l'entrée d'autres troubles relatifs au genre ou à la sexualité, tout particulièrement dans le domaine de la transsexualité... toujours considérée comme un trouble mental !", ajoute-t-il.

Du côté du pénal

Sous l’influence des débats français, à partir de 1965, un député socialiste belge propose un amendement à la loi sur la protection de la jeunesse: l'article 372 bis du Code pénal. Celui-ci est accepté et prévoit un âge de consentement plus élevé pour les relations homosexuelles. C’est la seule fois que la loi cite l’homosexualité en Belgique, la majorité sexuelle est de 15 ans pour les hétérosexuels et de 18 ans pour les homosexuels.

Pour David Paternotte "Une telle loi existait en France. Elle datait du régime du Vichy et n'avait pas été abrogée à la Libération. En Belgique, l'article 372bis disparaît en 1985 à l'issue d'une campagne très longue et grâce aux efforts du socialiste Ernest Glinne".

Mais le chercheur précise: "En fait, ce n'est pas la loi de la majorité sexuelle qui est importante et la situation n'était pas très différente de la France. Il faut savoir que la Belgique a dépénalisé l'homosexualité lors de la conquête française qui a suivi la révolution française, comme la moitié de l'Europe. À partir de ce moment et jusqu'en 1965, il n'y a plus eu de pénalisation en tant que telle de l'homosexualité".

En France, c’est Robert Badinter, sous la présidence de François Mitterrand en 1982, qui mettra fin à la pénalisation des relations homosexuelles avec les mineurs de plus de quinze ans.

Une protection contre les discriminations

En 2003 en Belgique, une loi contre les discriminations est votée. Elle étend la protection contre les discriminations à l’orientation sexuelle. Cette loi intègre les missions du nouveau Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.

Cette loi est "le résultat de deux évolutions" pour David Paternotte, "D'une part, celle d’une très longue campagne du mouvement homosexuel belge et, d'autre part, une directive européenne imposant aux États membres de l'Union de se doter de ce genre de dispositif. Sans l'impulsion européenne, il est possible que la Belgique ait tardé plus longtemps avant de se doter d'une telle loi".

Depuis, le mariage entre personnes du même sexe est autorisé chez nous, tout comme l’adoption d’un enfant par des homosexuels.

L’homophobie perdure

Ce mardi, des députés italiens ont rejeté une proposition de loi anti-homophobie. C’est la deuxième fois que ce texte est rejeté en Italie, il prévoit notamment la condamnation des gestes, actions et déclarations homophobes.

Dans le reste du monde, 88 États pénalisent encore aujourd’hui les homosexuels, en les emprisonnant ou les torturant. Parmi ces pays, au moins sept (l'Iran, l'Arabie Saoudite, le Yémen, les Émirats Arabes Unis, le Soudan, le Nigeria et la Mauritanie) appliquent la peine capitale aux personnes "coupables d’homosexualité".

Et dans certains pays d’Afrique, les femmes lesbiennes subissent des viols punitifs à cause de leur sexualité.

Le chemin pour l’égalité des droits risque d'être encore long.

Julie Duclos

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