La galère des demandeurs d'asile victimes de torture

Ils ont subi les pires atrocités dans leur pays d’origine. Ils sont demandeurs d’asile. Et pour eux, la galère continue ici.

Pour obtenir le statut de réfugié, un rapport médical prouvant les tortures est quasiment indispensable.

Mais les quelques médecins qui réalisent ces expertises en Belgique sont submergés par la demande. Résultat : plus d’un an d’attente, des demandeurs d’asile désespérés… car les avis d’expulsion, eux, n’attendent pas.

Ils nous frappaient, nous déshabillaient, nous inséraient leur matraque dans le derrière.

Youssouf est un jeune guinéen. Opposant au pouvoir, il a été incarcéré dans son pays à cause de ses opinions politiques. En prison, il a subi les pires sévices. "Ils nous frappaient avec leur matraque, nous déshabillaient, nous faisaient rentrer leur matraque dans le derrière pour nous torturer […] C’était l’enfer".

Youssouf a réussi à prendre la fuite. Il est désormais demandeur d’asile en Belgique. Mais pour avoir une chance de l’obtenir, l’expertise médicale est un passage obligé. Or cela fait déjà dix mois qu’il attend un rendez-vous… sans succès.

Pour son avocate Marie-Pierre de Buisseret, il est clair que sans cette expertise, son témoignage ne sera pas pris en compte par le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides. "Ces personnes sont traumatisées, elles ne vont pas bien du tout psychologiquement. Ajoutez à cela le fossé culturel. Cela fait que leur récit n’est pas toujours linéaire, il peut y avoir des incohérences. Du coup, on les prend pour des menteurs".

Nous avons dû geler notre liste d’attente à contrecœur.

Mais pourquoi faut-il attendre si longtemps pour pouvoir passer cette expertise médicale ? La réponse est simple : une seule ASBL s’est spécialisée là-dedans en Belgique… et elle est complètement débordée.

"Nous avions atteint 1 an d’attente. Ce n’était plus acceptable. Nous avons donc dû prendre la décision de geler notre liste d’attente", regrette Isabelle Moureaux, médecin et responsable de l’ASBL Constats.

"C’est horrible car à force de voir les patients, on se rend très bien compte de l’impact. Sans expertise, ils risquent d’être expulsés dans un pays où ils sont parfois en danger de mort", déplore Racine Daff, jeune médecin dans l’ASBL.

Chaque examen demande plusieurs heures d’entretien, étalées sur plusieurs jours. Les médecins doivent établir un degré de compatibilité entre le récit de la personne et chaque cicatrice observée. Ils écrivent ensuite un rapport très détaillé, de plusieurs pages.

Nos médecins travaillent à 2/3 bénévolement.

Le manque cruel de médecins capables de réaliser de telles expertises s’explique par plusieurs facteurs. La lourdeur psychologique et émotionnelle, le manque de formation à ce type de cas très spécifiques, mais aussi le manque de moyens. "Vu le manque de subsides, nos médecins travaillent à 2/3 bénévolement. Et bientôt, notre seul subside des Nations Unies va disparaître, car il ne peut nous aider que 10 ans maximum. Je ne sais pas comment on va faire" résume Isabelle Moureaux.

Des conséquences dramatiques

Les migrants torturés sont les premières victimes de cette situation. Car les rendez-vous au CGRA n’attendent pas. La menace d’expulsion est bien réelle.

Saïdou, victime de torture en Guinée, a dû attendre six ans avant d’obtenir son statut de réfugié. Sa demande d’asile a été refusée à plusieurs reprises, car il n’avait aucune preuve. "Lorsque la Belgique m’a demandé de partir, je me suis dit 'ne vaut-il mieux pas mourir plutôt que d’être renvoyé là où je vais être torturé ?' Tu ressens la torture jusqu’à ta mort. C’est indigne" nous livre-t-il. Grâce à l’aide de son avocate, il a demandé des recours et a finalement pu être examiné par les médecins de l’ASBL Constats. Le rapport a été décisif dans l’obtention de son statut de réfugié.

Aïssata a, elle aussi, dû attendre des années avant d’obtenir enfin son statut de réfugiée. Elle n’a pas subi de tortures au sens strict, mais a été victime d’excision. Elle a été mariée de manière forcée à un militaire qui lui a fait subir les pires violences physiques et génitales.

L’attente de son expertise médicale a été comme une seconde peine pour elle.

Comme Youssouf, Sow, lui, est toujours en procédure de demande d’asile. Il attend son expertise depuis presque un an. "Je suis très inquiet. Comment retourner chez moi ? Je suis en danger là-bas. Imaginez-vous attendre un rapport pendant 10 mois, 1 an, 3 ans ? Nous sommes tous très inquiets."

Pour Xavier Guillemin, coordinateur du projet Migration chez Médecins Sans Frontières, la valeur symbolique du rapport est aussi importante que sa valeur juridique. "Ces migrants ont toujours dû être dans une posture de défense. Défense dans leur pays, défense au Parc Maximilien, défense pour pouvoir manger, défense face aux institutions qui octroient l’asile. Ce papier permet de ne plus devoir se défendre. Un professionnel dit enfin 'oui, ce que tu as vécu, je peux le voir et je le note'. C’est très important psychologiquement", détaille le psychologue.

Une reconnaissance symbolique essentielle pour la reconstruction de soi. Mais vu les listes d’attente, elle est parfois impossible.

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