"La femme, là, elle me touche pas": cinq ans après le 22 mars, une urgentiste et son mari racontent l'avant, le pendant, l'après attentats

D’un côté, Marie-Astrid de Villenfagne, médecin-urgentiste au CHU Saint-Pierre. De l’autre, son mari, Yvan de Beauffort, administrateur aux Cliniques universitaires Saint-Luc et ancien conseiller communal MR à Schaerbeek. Ils publient un livre écrit à quatre mains intitulé "Urgences attentats", édité par La Marque Belge. C’est une plongée dans le 22 mars 2016, cette journée qui a tragiquement marqué l’histoire du pays. Cela fera bientôt cinq ans que les attentats commandités par le groupe terroriste Etat islamique ont frappé Bruxelles, faisant 32 morts et plus de 300 blessés.

Le livre ne s’arrête pas qu’au 22 mars, il raconte, dans le détail, les jours précédents, Marie-Astrid de Villenfagne ayant été appelée sur les lieux de l’arrestation de Salah Abdeslam, à Molenbeek, le vendredi 18 mars. Mais également d’autres interventions d’urgence menées par cette personnalité du CHU Saint-Pierre, entre un pendu, un meurtre, une électrocution, un accouchement à la Gare du Midi, une chute dans un escalier… Le quotidien du personnel médical de première ligne, qui prend un autre sens dans ce récit à plusieurs entrées.

L’ouvrage de 174 pages, c’est le regard personnel d’un couple, de parents, confrontés aux horaires de travail contraignants, qui pose également en filigranes des réflexions plus larges sur les soins de santé à l’heure où la pandémie de coronavirus a déjà fait plus de 2,5 millions de morts dans le monde.

La RTBF publie les bonnes feuilles de ce livre.

  • Le 18 mars : l’arrestation de Salah Abdeslam

Le 18 mars 2016, une opération menée par les forces spéciales va conduire à l’arrestation de Salah Abdeslam, le terroriste le plus recherché d’Europe. Marie-Astrid de Villenfagne apprend 30 minutes avant son départ qu’elle doit se rendre sur place pour mettre en place un poste médical.

(Marie-Astrid de Villenfagne) Nous arrivons sur le parking du lieu de rendez-vous. Une autre voiture déboule. Des malabars épais de muscles et de gilets en sortent. Des policiers en civil. Nous nous dévisageons un moment.

[…] Le ton ne permet pas de tergiverser. Dédale de couloirs. Nous débouchons sur une vaste salle. Une lumière crue éclaire un mobilier scolaire des années
quatre-vingt. Autour d’un rectangle formé de quelques tables, des gradés s’agitent, les consignes fusent. Tous savent que la planque de "Target One" a enfin été localisée. Que "Target One", c’est Salah Abdelslam, le terroriste le plus recherché d’Europe.

[…] Nous filons vers la planque de "Target One". Sans sirène, mais pas "discrètement": le cortège des forces de l’ordre est imposant. Quand nous arrivons, de nombreux journalistes sont déjà présents et ont ajusté les paraboles de leurs véhicules en direction des satellites de communication. La population a-t-elle été avertie ? A-t-elle deviné ? Elle se terre, silencieuse, mais nous sentons d’innombrables caméras de téléphone pointées sur nous. Une atmosphère délétère, hostile. Indescriptible. Peut-être un préjugé. Qui sera malheureusement balayé quand des jeunes jetteront plus tard des projectiles sur notre véhicule.

[…] Un moment calme. De planque. Un temps long. […] Un parfum de pizza vient rompre l’ennui. Il chatouille nos estomacs, d’autant que les interventions "normales" de la matinée ne nous ont pas donné l’occasion d’avaler un sandwich. Cette odeur de pizza devient cruelle. Obsessionnelle. Irrésistible. Je demande à Victor, notre infirmier, de nous ramener trois pizzas. Puis, je me ravise… Et si…

(NDLR : l’assaut a lieu) "Target One" est touché à la jambe. […] "Target One" est rapidement embarqué par la Sûreté de l’Etat. Je m’occupe de "Target Two", Ahmed Choukri, lui aussi blessé à la jambe. Sa première réaction m’énerve : "La femme, là, elle me touche pas !" Je hausse les épaules et mes yeux filent au ciel. Qu’est-ce qu’il espère de sa réplique débile ? Je le trouve "petit", décevant même. Et dire que ce sont eux que l’Europe recherche depuis quatre mois ? […] Ma réponse fuse, sèche : "La femme, c’est le docteur. Je suis là pour vous soigner." Étonné par ma voix calme mais autoritaire, il se laisse faire. Mes automatismes médicaux s’enclenchent.

[…] Je sais que, tout terroristes qu’ils sont, ils seront pris en charge. Professionnellement. Mais il ne faudrait pas que nos blessés VIP, soignés "aux petits oignons", puissent s’échapper à l’aide de complices ou qu’ils soient la cible de la vindicte populaire. […] Plus tard, certains me demanderont cyniquement : "J’espère qu’il a été opéré sans anesthésie ?"

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Après sa cavale, Salah Abdeslam a été interpellé le 18 mars à Molenbeek. © DSK - AFP
  • Le 22 mars, après 24 heures de travail

(Marie-Astrid de Villenfagne) Ma garde a débuté la veille, à huit heures du matin. La Centrale d’appel de secours 112 ne lâche pas mon véhicule et mes équipes de la journée. Nous enchaînons les sorties : parmi celles-ci, une femme enceinte inconsciente dans un tram, de sérieuses difficultés respiratoires chez une fumeuse de quatre-vingt-deux ans logée dans un petit appartement sordide, une convulsion hyperthermique chez un jeune enfant…

[…] Je m’autorise quelques ultimes minutes de repos en attendant l’équipe de Julie. Ensuite aura lieu la séquence "remise de bip" de garde, me libérant de l’hôpital jusqu’au lendemain. Après, je pourrai rentrer à la maison. La journée qui débute sera pourtant encore très, très longue…

[…] Diane est l’urgentiste qui me succède aujourd’hui. […] Diane vient me reprendre le DECT SMUR, le téléphone interne en liaison avec la Centrale 112. J’en profite pour lui raconter les anecdotes de la nuit. Ce sont les dernières étapes d’une garde aux urgences. Le rituel matinal se terminera lorsque j’ôterai ma tenue SMUR : la veste orange fluo, le T-shirt et le pantalon verts, les chaussures de protection. Mais cette dernière phase est brutalement repoussée à plus tard. Une secrétaire entre en trombe dans la garde : "Ma fille me hurle au téléphone qu’il y a eu une explosion à Zaventem !" Des ambulanciers confirment : "Oui, c’est sur Internet !"

[…] Chacun connaît sa mission. Le paquet de chasubles atterrit dans mes bras. Je les distribue autour de moi en fonction des compétences de chacun. Par précaution, Pierre (NDLR : Mols, le chef du service) demande à Karim (NDLR : un collègue) d’organiser un deuxième SMUR, en médicalisant l’ambulance infirmière, le PIT9. Si Diane prend le premier SMUR, Karim pourra assurer une éventuelle réserve. Mais Karim sort aussi de garde. Il est blême de fatigue. Devant son état, je me propose : "Pierre, laisse Karim se reposer. J’y vais."

[…] Au bout d’une demi-heure, rien n’a encore bougé. C’est le calme plat. Si des patients de Zaventem avaient été dirigés vers Saint-Pierre, ils seraient déjà là. Pierre conclut la séquence d’un bref : "Bon. Disons que c’était un solide exercice. Retournons travailler ! En aparté, il me demande de rester encore un peu.

(NDLR : survient alors l’explosion de Maelbeek, à 9h11, Marie-Astrid de Villenfagne fonce sur place) Le PMA, c’est le Poste Médical Avancé. Le terme civil pour l’hôpital de campagne des militaires. Je me remets rapidement en tête ses grands principes. Mon PMA jouera quatre rôles : accueillir, trier, stabiliser et enfin organiser l’évacuation des victimes. Donc il faut un emplacement pratique. Et un endroit à visibilité maximale, pour les blessés comme pour les forces d’intervention. Pour le tri, j’ai les macarons de couleur. S’il est jaune, le patient marche, nous ne nous en occuperons pas. Noir ? Il n’y a plus d’espoir. Nous ne nous en occuperons pas non plus. Seuls les macarons rouges seront traités. Ne pas non plus oublier les fiches à accrocher aux patients, pour y consigner les gestes médicaux posés dans le PMA.

(Yvan de Beauffort) Toujours pas de nouvelles d’Astrid depuis hier soir. Au vu des événements abominables de ce matin, je me dis qu’elle a sûrement été réquisitionnée. […] La journée sera sérieusement perturbée et Astrid, elle, doit rester concentrée. Je tiens quand même à la rassurer sur le déroulement de la logistique familiale. Injoignable, je lui envoie deux SMS, courts : "Je t’aime. Fais attention. Tu es merveilleuse. La meilleure." "Enfants pris en charge. Kisses." Ces SMS, Astrid ne les recevra qu’après.

(Marie-Astrid de Villenfagne) 10h38, c’est l’heure de décès du premier U1 (NDLR : gravement blessé…) Peut-être était-il 10h22, car, sur notre fiche renseignant les entrées et sorties, la tourmente nous a fait mentionner deux heures distinctes ? Or, sur l’ensemble de notre intervention, nous n’avons eu qu’un décès chez nous. Un seul. Un de trop. Je retourne un moment auprès de l’anesthésiste Tine et de Jean-Philippe. Ils intubent le patient obèse qui convulse. J’observe en les laissant faire."

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Le 22 mars, à Maelbeek, l'attentat du métro fait 16 morts. © HATIM KAGHAT - BELGA
  • Le syndrome post-traumatique

(Yvan de Beauffort) Il est 8h30 en ce matin d’été 2016. J’ai rendez-vous avec le Professeur Vermeiren. Il est membre du service de psychiatrie adulte de Saint-Luc. Il sait que je suis administrateur de son hôpital mais ne sait rien de la raison de ma visite. Dans ce genre de rencontre, je suis plutôt direct : "Professeur, mon épouse dirigeait une des premières équipes d’urgence arrivée à Maelbeek. Si son équipe a bien résisté, elle m’a signalé des comportements troublants chez d’autres sauveteurs." Le psy lâche alors une abréviation qui m’est inconnue : "PTSD." "Comment ?" "Un Post-Traumatic Stress Disorder. Classique. Continuez, nous y reviendrons", encourage le psychologue.

[…] Les premiers jours après les attentats, mon épouse a pleuré. Son sommeil était agité. "Et vous dites qu’elle était la médecin en charge à Maelbeek ? "Pas LA médecin, non. Mais une des premières docs arrivées. Une fois sur place, elle a organisé un PMA. Un hôpital de campagne si vous voulez. Elle l’a installé juste à la sortie du métro. Pour les pompiers, l’hôpital d’Astrid, c’était le premier accès à une aire de soin. Et contrairement au grand PMA installé dans l’Hôtel Thon, plus haut, rue de la Loi, il ne fallait pas grimper toute une volée d’escalier. L’infrastructure d’Astrid était immédiate." "Et ?" "Les plus grands blessés sont arrivés chez elle. C’était évident, naturel, pour les pompiers de déposer les victimes au plus près." "Elle y a donc vu l’horreur." "Oui. Bon, c’est une pro. […] Dans les cauchemars endurés après cette journée intense, Astrid se voyait comme dédoublée, avec une espèce de spectre d’elle-même flottant au-dessus d’elle et critiquant toutes ses prises en charge."

[…] Un instant de silence. Puis je demande : "Le PTSD, donc, c’est quoi ?" "C’est un traumatisme déclenché par un événement trop stressant. Une sorte de fusible qui saute quelques semaines après le choc. Voire quelques mois. Par exemple, s’occuper de patients atrocement mutilés, dans des conditions difficiles, cela peut provoquer un choc psychologique. En fait, les secouristes sont eux-mêmes des victimes directes des attentats…"

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Le 22 mars, des soignants ont côtoyé l'horreur. © MARIJA IVONINAITE - AFP
  • Débat politique

(Yvan de Bauffort) Un sale débat anime le conseil communal ce soir. Je m’en tiens en retrait. Je n’aime pas. On s’invective. Parce qu’un ministre nationaliste a assuré que de nombreux musulmans ont dansé à la nouvelle des attentats. Ou parce qu’une éminence socialiste, membre du conseil communal, a dérapé. Repris par le New York Times, il a relevé que beaucoup d’élèves considèrent les terroristes de Paris comme des héros 18. On amalgame, on raccourcit, on salit. Bref, il y en a pour chacun. On s’accuse. On "surfe" sur les attentats. La politique quand elle est particulièrement moche. Certains comportements sont extrêmement graves et interpellent. Astrid était abasourdie lorsque son ambulance a reçu des pierres lors de l’arrestation d’Abdelslam. Mais généraliser n’apporte pas grand-chose. En Belgique, nous sommes tous des immigrés. C’est une terre de passage.

[…] Ce qui est vrai, c’est que la politique d’intégration connaît de solides ratés. Et que les torts sont partagés. Pourtant, cela doit être possible de s’entendre, non ?

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Marie-Astrid de Villenfagne. © La Marque Belge.
  • Et la famille dans tout ça ?

(Yvan de Beauffort) C’est ma troisième entrevue avec le Professeur Vermeiren. Aujourd’hui, c’est la famille des soignants qui est au centre de notre discussion. Notre compréhension s’améliore. Un psychologue néerlandais a par exemple développé le triangle des soignants…

"Le quoi ?" "La théorie du triangle de l’impact. La gravité d’un traumatisme est influencée par trois facteurs : les arrière-plans biologiques, psychologiques et sociaux." "Oui, comme ça c’est un peu sec… Vous pouvez élaborer ?" "Le côté biologique, c’est la forme physique et la qualité du sommeil par exemple. Ensuite, vient l’arrière-plan psychologique. C’est l’état d’esprit de la personne le jour de l’intervention, son équilibre général. Et l’influence du passé."

"Les façons dont d’autres catastrophes ont été vécues auparavant ? "Oui, par exemple. Enfin, pour arriver à votre question sur la famille du soignant, le fond social forme la troisième jambe de notre triangle. Une bonne formation, un environnement stable, a priori, le personnel soignant est privilégié de ce côté." "Donc la famille peut jouer un rôle ?" "Incontestablement."

"Et tout cela influence la capacité d’absorber un choc, une intervention traumatisante ?" "Oui, tous ces éléments y participent." "Mais alors, il faudrait que cela se sache mieux ! Si les soignants ET leurs familles connaissaient ces mécanismes et les façons de limiter la casse, ce serait un grand pas en avant, non ?" "Très certainement !"

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Yvan de Beauffort. © La Marque Belge.
  • Le 22 mars, 14h, débriefing

(Marie-Astrid de Villenfagne) Le psychologue de Saint-Pierre prend l’initiative de rassembler mon équipe l’après-midi même de notre intervention. Le premier tour de table est unanime : chacun raconte l’impression que nous étions seuls au monde. Dans ce cataclysme, il a fallu lutter contre les éléments déchaînés. Je me dois de protéger mes équipiers.

Je les rassure : "Nous avons fait du mieux que nous pouvions !"

Nous nous réconfortons. Dans ce monde qui s’est montré subitement si brutal, ces événements nous ont considérablement soudés. Chacun évolue et digère à sa manière. Moi, j’ai besoin de mettre par écrit les déroulés de cette matinée de Maelbeek. J’ai besoin que chacun me donne sa version des faits. Impossible par contre pour certains d’entre nous de le faire par écrit.

  • Le 22 mars, retour à la maison

(Yvan de Beauffort) Je suis plus maladroit. Dépourvu. Pataud. Idiot : j’attends benoîtement ton retour à la maison. Je t’accueille en t’offrant mes bras. Tu t’y réfugies de longues minutes. Les mots adéquats ne me viennent pas. Tu prends ce que je donne. Ce soir, tu as surtout besoin de silence, de t’isoler. Tu t’endors instantanément. Pourtant, je voudrais tant te faire parler. Au moins, je résiste à cette tentation.

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