La distance et le masque : les deux à la fois, c'est trop pour le secteur culturel

A partir du 1er septembre, nous serons plus nombreux à pouvoir assister en même temps à des spectacles, et événements. La jauge de spectateurs pour les secteurs culturel et de l’événementiel a été revue à la hausse hier par le Conseil National de sécurité. Ce sera désormais 200 personnes maximum en intérieur et 400 maximum en extérieur avec port du masque obligatoire et distance de sécurité qui devront être assurées.

Mais sera-ce suffisant pour remettre à flot artistes et travailleurs du monde culturel ? Ces mesures sont-elles cohérentes et proportionnées aux espaces ? A quand des perspectives durables et structurelles ? La crise a mis en lumière des difficultés déjà réelles pour un secteur qui représente tout de même entre 4 et 5% de notre PIB.

Au lendemain de cette annonce, le secteur est partagé. Pour en parler, plusieurs invités se sont relayés ce vendredi matin sur La Première. A commencer par le comédien namurois Benoit Poelvoorde, initiateur de l’intime festival dans la capitale wallonne. Le festival littéraire a lieu fin août soit juste avant l’entrée en vigueur des nouvelles mesures… De quoi énerver le Namurois.

Je trouve que c’est draconien

"Ça me fait un petit peu mal au cul de devoir inviter les gens et de leur demander de garder 2 mètres de distance dans un festival de l’intime." Malgré tout, c’était important de pouvoir maintenir le festival, comme l’explique Chloé Colpé, elle aussi à l’origine du festival namurois. "On a dû déserter le théâtre et on a réfléchi à des solutions de repli dans les églises et on a réduit les jauges à 100 personnes." "Parce que c’est bien connu que dans les églises, le virus ne circule pas !", ajoute le comédien avec son humour habituel.

Quant aux mesures décidées par le CNS, Benoit Poelvoorde ne mâche pas ses mots. "Je trouve que c’est draconien. Ça n’a pas beaucoup de sens ce qu’on nous fait faire. Je n’ai pas l’impression qu’on va en sortir. C’est plutôt l’inverse. Je parle avec des professeurs qui se contredisent sans cesse donc on finit par ne plus faire confiance à personne. Les mesures qu’on nous demande d’appliquer sont totalement incohérentes. Je ne dis pas aux gens de ne pas mettre de masques. Je dis simplement de rester dans le bon sens."

Un problème : la distanciation

Et de prendre deux exemples contradictoires à ses yeux. "Dans le Thalys, on est tous l’un à côté de l’autre avec un masque et les wagons sont remplis. Par contre, au théâtre, on doit être séparés de trois sièges… Ça devient complètement con. On finit par se rendre compte que c’est n’importe quoi. On n’écoute plus ce qu’on nous demande."

Même exemple pris par Jaco Vandormael, réalisateur et metteur en scène. "Je ne voudrais pas être à la place des décideurs car ils doivent donner des réponses simples à des problèmes complexes mais ici, je ne comprends pas la logique. Entre une arrière-salle de café pour un concert de jazz et Forest National, ce n’est pas du tout la même jauge. Je ne comprends pas pourquoi 400 personnes dans un Thalys n’est pas un problème sanitaire et 200 personnes à Forest national, c’est un problème sanitaire. Je ne comprends pas la logique."

Le metteur en scène Luc Petit pointe aussi du doigt ce problème de distanciation. "200 personnes avec distanciation, c’est vraiment des miettes qu’on nous donne, s’exprime-t-il. S’il ne fallait pas garder nos distances, ce serait acceptable mais une salle ne va pouvoir contenir qu’une trentaine de personnes avec cette distanciation. Ce n’est financièrement pas possible. Pas tenable. A la rentrée, les théâtres privés vont reprendre. Les théâtres subventionnés, je n’en connais pas beaucoup."

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C’est déjà un mieux de retrouver la possibilité de refaire des concerts

La chanteuse Alice on the roof est plus nuancée. "C’est déjà un mieux de retrouver la possibilité de refaire des concerts même si les conditions sont exceptionnelles. Elles ne sont pas viables pour toutes sortes de tournées." La chanteuse pointe la difficulté pour son équipe : "Pour les musiciens, les techniciens et toute l’équipe, c’était très stressant comme période car ce sont des gens qui ne vivent que du spectacle. Donc, beaucoup d’inquiétudes à ce niveau-là."

Le dessinateur et auteur Philippe Geluck prend ces nouvelles avec "humilité". "C’est compliqué de donner des directives et on espère y aller progressivement. On croise les doigts pour que le nombre de spectateurs puisse augmenter au fur et à mesure des mois. Mais ce serait détestable d’autoriser une jauge pleine et se rendre compte un mois plus tard que ça a provoqué un cluster." L’auteur pointe aussi un manque de logique. "Mais ça, c’est un petit peu une spécialité belge !", pointe-t-il avec humour. "On prend des décisions politiques incompréhensibles."

Des décisions qui ont aussi un impact sur le monde des maisons d’édition. "Les plus petits vont souffrir. Les jeunes auteurs aussi. Je salue les décisions de soutien aux artistes, techniciens et membres de l’événementiel prises par le politique mais j’espère qu’elles seront prolongées après le 31 décembre."

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Bénédicte Linard : "il fallait plus de clarté" de la part du fédéral

La ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles, Bénédicte Linard, ne vient pas contredire les invités. "On peut voir des avancées mais aujourd’hui, ce n’est pas en phase avec la réalité du secteur culturel. On a besoin de plus et on a surtout besoin de faire confiance au secteur culturel. Ils sont prêts. Prêts à accueillir le public en toute sécurité. Bien sûr on doit faire confiance aux scientifiques."

Nous devons changer de méthode

"Mais nous devons changer de méthode, ajoute la ministre. On doit aussi prendre en compte d’autres spécialistes : des psychologues, des sociologues, le secteur culturel pour construire la reprise. On ne pourra pas faire l’économie de la culture pour reconstruire notre société après cette crise."

Plutôt travailler avec des pourcentages

La ministre ne fait pas partie du Conseil national de sécurité. Elle adresse donc une demande concrète au niveau fédéral. "Je pense qu’il fallait des mesures plus claires. Ici, les bourgmestres peuvent déroger avec l’accord du ministre compétent après consultation d’un virologue… Ce n’est pas clair. Ça aurait plus de sens de travailler avec des jauges basées sur un pourcentage de remplissage tout en respectant un protocole sanitaire."

Le masque et la distanciation sociale : ce sont trop de contraintes pour la ministre. Il aurait fallu choisir entre les deux plutôt que d’imposer les deux en même temps. "Et puis on a besoin d’une vision à long terme. Ça a été à peine dit par la Première Ministre hier. Elle a aussi senti qu’on n’était plus dans la bonne méthode pour sortir de cette crise et soutenir le secteur culturel."

Deux nouveaux appels à projets

Pour continuer à soutenir le secteur, la ministre n’annonce pas un prolongement des mesures comme suggéré par Philippe Geluck mais la Fédération Wallonie-Bruxelles lance deux nouveaux appels à projets. "Ce sont des sortes de bourses de 2000 à 3000 euros pour permettre aux artistes de créer." Des résidences d’artistes sont aussi au programme. "L’appel à projet est lancé cet après-midi sur www.culture.be"

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