La culture "Woke": ce mouvement militant qui inonde les réseaux sociaux

Qu’est-ce que la culture "woke" ? Ce mouvement provient des campus américains et reflète un état d’esprit militant pour la protection des minorités. Cet état d’esprit s’est répandu en Europe et a pour but de lutter contre les injustices et les inégalités.

Le terme woke ("éveillé") a pris de l’ampleur aux Etats-Unis dans les années 2010. Le "wokisme" est par extension un état d’éveil face à l’injustice. Le concept s’est repandu lors du mouvement Black Lives Matter (apparu en 2013) pour dénoncer les actes de ségrégation raciale et de discrimination à l’égard des Noirs américains.

Pour Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association féministe antiraciste "Bamko-CRAN", le terme woke date de plusieurs siècles : "Cela remonte à plus de deux siècles sous Abraham Lincoln, c’était un mouvement créé par les antiesclavagistes qui se revendiquaient déjà éveillés. Cela fait partie de l’histoire du militantisme, c’est à prendre au sérieux".

Woke s’est, par la suite, popularisé sur les réseaux sociaux et étendu à d’autres causes. De nos jours, une personne woke se dit consciente de toutes les injustices et de toutes les inégalités : racisme, sexisme, environnement… Ce terme est associé à une politique de gauche dite "progressiste" pour certains et désigne non seulement les militants antiracistes, féministes ou encore LGBTQI +, mais aussi, et de manière générale, les réflexions liées aux problématiques socioculturelles.

Par exemple, le New York Times avait considéré woke la cérémonie des Golden Globes 2018, lorsque l’affaire Weinstein et le mouvement #Metoo avaient éclaté. Il y avait là la volonté d’en finir avec le harcèlement sexuel que subissaient les femmes du milieu.

La Cancel culture, un dérivé du mouvement "woke" ?

Woke comprend aussi la "Cancel Culture" (culture de l’annulation), "call-out culture", "purity culture" ou culture identitaire ou intersectionnelle et pointe du doigt les injustices subies par certaines catégories. Cette dénonciation publique prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux, les productions culturelles jugées discriminatoires sont rayées, effacées.


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Jacinthe Mazocchetti, anthropologue à l’UCL, explique que du côté des mouvements décoloniaux et féministes, le but n’est pas d’annuler mais d’être conscients de ce qu’on est en train de faire et remettre les gens dans leur époque. "En fonction des dimensions structurelles inscrites dans la société, de nombreux artistes étaient le reflet de leur époque, le nier c’est nier la reproduction des systèmes de racisme et de sexisme."

On n’est pas obligé d’effacer l’histoire et de censurer ou bloquer toute liberté d’expression mais il y a un devoir d’analyse pour essayer de comprendre la trajectoire du racisme

C’est un point de vue que rejoint Mireille-Tsheusi Robert : "On n’est pas toujours pour la cancel culture, on ne pense pas qu’il faut nécessairement censurer une œuvre raciste. Dans certains cas cela nécessite une analyse, il y a d’autres moyens de travailler à un processus décolonial".

Un des reproches qui est fait est la volonté de vouloir effacer l’histoire (notamment lors du déboulonnement des statues) et de tuer la liberté d’expression, mais, selon elle, ce n’est pas le but : "Ce sont des mouvements complexes qui ont plusieurs courants, on n’est pas obligé d’effacer l’histoire et de censurer ou bloquer toute liberté d’expression, mais il y a un devoir d’analyse pour essayer de comprendre la trajectoire du racisme. Comment la culture sert de support pour la transmission du racisme ? Ce n’est pas parce que l’on analyse ces questions que l’on censure mais certaines personnes n’ont pas envie qu’on fasse cette analyse".


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La liberté d’expression est tout autant menacée à cause de l’extrême droite

Pour Renaud Maes, docteur en sciences sociales et politiques à l'ULB et rédacteur en chef de La revue nouvelle, ce qui empêche ces personnes de s’exprimer c’est le cyberharcèlement ou harcèlement : "La liberté d’expression est tout autant menacée à cause de l’extrême droite. Les mouvements identitaires de droite sont beaucoup plus importants en Europe aujourd’hui en nombre de personnes et en visibilité dans les parlements".

Il prend l’exemple des militants extrêmes droite français : "Il y a une habitude de harcèlement jusqu’à ce que les personnes se taisent et personne ne va suspecter que ce soit de la cancel culture alors que c’est une forme plus puissante encore en nombre de personnes et en violence des propos".

Les limites du "woke"

L’ex-président Barack Obama avait d’ailleurs mis en garde contre les dérives moralisatrices de la "woke culture" sur les réseaux sociaux le 29 octobre 2019 lors du sommet annuel de sa fondation.

Si tout ce que vous faites, c’est jeter la première pierre, alors vous ne faites probablement pas grand-chose

"Il y a des gens qui pensent que, pour changer les choses, il suffit de constamment juger et critiquer les autres […] Si je fais un tweet ou un hashtag sur ce que tu as fait de mal, ou sur le fait que tu as utilisé le mauvais mot ou le mauvais verbe, alors après je peux me détendre et être fier de moi, parce que je suis super 'woke', parce que je t’ai montré du doigt. Mais ce n’est pas vraiment de l’activisme. Ce n’est pas comme ça qu’on fait changer les choses. Si tout ce que vous faites, c’est jeter la première pierre, alors vous ne faites probablement pas grand-chose", critiquait-il.

"J’ai l’impression que, parfois, chez certains jeunes – et c’est accéléré par les réseaux sociaux –, la façon d’apporter un changement est d’être le plus prompt à critiquer les autres et que ça suffit." Une peur donc, partagée par certains, de voir le politiquement correct faire loi chez les jeunes.

"L’idée était d’être éveillé aux inégalités structurelles de nos sociétés et se rendre compte de nos privilèges, le terme a été repris par la droite radicale aux Etats-Unis pour se moquer de ces gens qui militent dans des mouvements pour l’émancipation", explique Renaud Maes qui rappelle tout de même que les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas les mêmes bases culturelles.

"Il est difficile de faire un parallèle avec l’Europe, car les mouvements d’émancipations antiracistes ou LGBTQI + se structurent de manière différente. En Europe, il y a une fluidité des identités, on n’a pas la même manière de se définir. On peut appartenir à plusieurs communautés, on n’est pas dans des segmentations aussi stéréotypées qu’aux Etats-Unis."

Il y a une non-écoute et une forme de radicalisation d’un côté et de l’autre qui se joue sur les réseaux sociaux

L’idéalisation de la société, c’est un moteur de toutes les luttes, un type de fonctionnement sociétal qui pousse à faire ce qui semble juste vis-à-vis de cet objectif. Mais, pour l’anthropologue Jacinthe Mazocchetti, il ne faut pas se concentrer uniquement sur ce mouvement, car à contrario, il y a la montée des extrémismes de droite : "Il y a une non-écoute et une forme de radicalisation d’un côté et de l’autre qui se joue sur les réseaux sociaux. Il y a des groupes minoritaires qui vont contester pour faire entendre un message et faire en sorte qu’une personne soit décrédibilisée mais eux-mêmes sont victimes de harcèlement et sont décrédibilisés constamment notamment via l’extrême droite."

L’enquête du Figaro rapporte aussi les propos de Thomas Chatterton Williams, auteur de l’essai "Autoportrait en noir et blanc": "La prétendue culture woke est cool. C’est à la mode, et, soyons honnêtes, le libéralisme est difficile. Tolérer des idées inconfortables est plus dur que de rejoindre la horde pour s’enfermer dans une bulle d’opinions et de pensées tout à fait agréables".


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Les réseaux sociaux : le reflet de la société ?

Jacinthe Mazocchetti considère que les réseaux sociaux sont le reflet de ce qui se joue plus largement dans la société. C’est une question également générationnelle, car ce ne sont plus les mêmes personnes et les mêmes pratiques, qui transforment les modalités de lutte, il y a un changement sociétal plus large : "Par exemple, les campagnes féministes #MeToo, #Balancetonporc, #payeton… ça a un certain impact. Les réseaux sociaux sont des nouveaux lieux d’expression, de contestation et visibilisation des luttes, c’est une autre manière de se faire entendre. Il y a la mise en place de militantismes avec la question de l’égalité des droits. Le racisme structurel ou le patriarcat sont des combats dont le nœud est similaire", explique-t-elle. "Il est plus facile d’insulter via l’intermédiaire des réseaux sociaux qu’en face, c’est le reflet des grandes divergences dans la société, car, d’un point de vue structurel, les inégalités sont de plus en plus grandes."

Marie Peltier, essayiste, professeure d’histoire à l’Institut supérieur de pédagogie Galilée à Bruxelles, était intervenue sur La Première en août dernier pour expliquer la contribution des réseaux sociaux à ces mouvements : "Ils permettent une certaine horizontalité : tout le monde peut s’exprimer vis-à-vis de tout le monde. C’est magnifique et à la fois potentiellement dangereux voire inquiétant, mais je pense que cet imaginaire de l’action concertée est en grande partie fantasmée".

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© Claudio Schwarz/unsplash

Des excès anecdotiques

"On ne peut pas dire que le mouvement woke soit une menace à large échelle, ce sont des mouvements anecdotiques", selon Renaud Maes. "Il existe des excès dans le mouvement woke, ce sont des mécanismes de sectarisme connus des mouvements militants depuis longtemps, ce n’est pas nouveau et cela ne change pas d’échelle, la différence c’est que c’est beaucoup plus visible à cause des réseaux sociaux."

Pour lui, il faut se méfier des discours qui voient en ce mouvement une menace identitaire : "Quand on voit les chiffres de militants le nombre d’évènements annulés, c’est minoritaire, ce n’est pas forcément un fait social, ça n’engage pas toute la société".

Il y a des excès partout mais ils ne dépasseront jamais les années de racisme, en Belgique il y a 6 siècles d’exploitation des Noirs. Les excès de quelques woke ne vont pas effacer ces siècles de domination.

"Il y a de plus en plus de racisés et leurs alliés qui décident de renverser la victimologie, qui décident de ne plus rester dans un rôle passif et qui se protègent et se défendent. Les violeurs ou ceux qui commettent l’acte raciste ne veulent pas que la victime se rebelle." Pour Mireille-Tsheusi Robert, présidente de l’association féministe antiraciste "Bamko-CRAN", les personnes qui critiquent les woke ne sont pas que des racistes ou misogynes : "La plupart sont des privilégiés au sens sociologique. Ils considèrent qu’ils ont quelque chose à perdre en montrant  que leur culture peut être un frein aux droits des minorisés. Ils résistent et discréditent les mouvements qui mettent en lumière les discriminations. C’est une stratégie des privilégiés pour cacher l’irrespect des droits humains quand ils commettent des actes racistes."

"Les antiracistes deviennent audibles médiatiquement et donc il y a des changements de paradigmes. Certains ont peur de perdre leurs privilèges et leur prestige culturel. Depuis que les minorités parlent et se défendent, il y a des stratégies qui viennent de l’extrême droite qui critique les woke", ajoute Mireille-Tsheusi Robert. "On s'indigne d'avantage de l’analyse antiraciste que du racisme lui-même, or, c'est bien le racisme qui pose problème, c’est là-dessus qu’il faut centrer notre énergie."

Aux Etats-Unis comme en Europe, cette guerre générationnelle des idéologies n’en est qu’à ses balbutiements.

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