La cancel culture : quand le harceleur devient victime

Vous avez peut-être entendu parler de cancel culture récemment. Cette culture de l’annulation s’il fallait la traduire littéralement. Elle consiste à dénoncer publiquement sur Internet. Certains la voient comme une nouvelle façon de militer (#metoo). D’autres crient au boycott et à la censure (Polansky).

Chaque jour, des cartes blanches et articles fleurissent sur cette thématique. C’est que les attaques en règle sur les réseaux sociaux deviennent légion. Et que cette culture de la dénonciation publique tend à flirter dangereusement avec le cyberharcèlement. Y aurait-il une limite à la liberté d’expression ?

Sexisme, racisme, humiliation… Pourquoi les raids numériques pullulent-ils sur les réseaux sociaux ? Pourquoi prennent-ils de plus en plus de place dans le débat public ? Comment éviter que des théories du complot jettent le discrédit sur des personnalités ?

Ces questions, Marie Peltier, essayiste, professeure d’histoire à l’Institut supérieur de pédagogie Galilée à Bruxellesy y travaille. Elle vient de publier Obsession, dans les coulisses du récit complotiste qui traite de cette question. Pour elle, la frontière entre militantisme et harcèlement est de plus en plus floue.

La cancel culture, c’est quoi ?

"La cancel culture est née dans un contexte américain. Depuis une vingtaine d’années, on assiste à une expression émergente de la voix des minorités. Qu’elles soient d’orientation sexuelles, de genre, culturelles, elles prennent de plus en plus de place et revendiquent une place dans le débat public. Elles s’attaquent à la parole des dominants, des privilégiés."

Cette majorité se sent alors "menacée" et se dit à son tour victime. C’est ce qui pose question pour l’essayiste. "On est dans un climat où on ne sait plus très bien qui est la victime et qui est le coupable. On voit des acteurs dans le débat public qui jouent beaucoup sur cette confusion."

Un exemple : #metoo

Pour bien comprendre, Marie Peltier prend l’exemple du mouvement féministe #metoo. Il a été beaucoup accusé de faire de la cancel culture : les femmes ont dénoncé publiquement leurs agresseurs sur les réseaux sociaux et en retour, des hommes se sont dit eux-mêmes victimes de harcèlement. "On voit vraiment à quel point cette confusion atteint son paroxysme. Comme ces personnes dans une position dominante sont dénoncées pour des agissements problématiques, elles se défendent en se victimisant." Ce sont les phrases qu’on entend du genre : "Je ne peux plus rien dire", "je suis harcelé", "une meute d’anonymes m’insultent sur les réseaux sociaux"etc.

"On a donc un jeu de miroirs qui fait que si on ne met pas en perspective ces rapports de domination, c’est impossible de se positionner de manière juste sur ces questions. Et ces dominations, elles sont multiples, elles ne sont pas toujours unilatérales et elles concernent de multiples sujets." Cela peut concerner, l’âge, le sexe, le genre, l’orientation sexuelle, la culture, le statut social etc.

L’imaginaire conspirationniste gagne du terrain

Dans cette libération de la parole, les dénonciations se multiplient sur la toile. Marie Peltier parle d'"effet meute" et certains y voient une action concertée. "On voit à quel point l’imaginaire conspirationniste a gagné du terrain mais, comme le montre #metoo, ce sont des mouvements spontanés (ce qui n’empêche pas de se structurer dans un second temps)."

Les réseaux sociaux ont bien entendu contribué à ces mouvements. "Ils permettent une certaine horizontalité : tout le monde peut s’exprimer vis-à-vis de tout le monde. C’est magnifique et à la fois potentiellement dangereux voire inquiétant mais je pense que cet imaginaire de l’action concertée est en grande partie fantasmée."

Cette accusation de conspiration a été adressée envers les personnes féministes. "Ce n’est évidemment pas le cas. C’est plutôt la preuve que beaucoup de femmes observent les mêmes choses. Elles dénoncent donc les mêmes agissements."

La cancel culture au cœur d’une lettre ouverte

Le concept de cancel culture fait aujourd’hui l’objet d’une tribune signée par 150 personnalités partout dans le monde parmi lesquelles on retrouve des écrivains, des artistes et des journalistes. Elle a été publiée et traduite dans le journal Le Monde. Ces personnes émettent des craintes. "Les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante", peut-on lire dans la tribune. "Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies."

Pour Marie Peltier, les signataires de cette lettre craignent d’être écartée par la vindicte publique. "Imaginons un professeur d’université accusé d’agissements graves sur les réseaux sociaux, il arrive que cette personne soit écartée de son travail sans passer par la justice. Et là, ça peut poser problème et on peut le questionner."

Mais la professeure d’histoire rappelle qu’il ne s’agit pas de la majorité des cas. "La plupart des personnes accusées en ligne d’agissements graves n’ont pas de conséquences dans le réel." Et ce, même en arrivant avec des arguments étayés et qui ne sont pas du harcèlement, conclut-elle.

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